Mishima et la Grèce

De l'influence de la culture hellénique dans l'oeuvre de MISHIMA “Dans nos classes et dans nos musées, les oeuvres grecques occupent les places d’honneur; on nous invite à les reconnaître pour ce qu’elles sont : d’humains miracles d’harmonie, d’équilibre, de sagesse et de sérénité.” Gide, Corydon, dialogue quatrième. En 1952, Mishima traverse la Grèce. Il restera à jamais marqué par cette étape. De cette découverte résulte une oeuvre qui remportera un franc succès malgré le courroux de la critique. Il s’agit du Tumulte des flots. L’engouement de Mishima pour la Grèce s’intègre dans la description de la vie d’une jolie petite île japonaise appelée Utajima. Souvent comparée de manière rapide au court roman Daphnis et Chloé (il semble que les critiques littéraires aiment classer les oeuvres de façon très “pratique”. Dans son essai consacré à Mishima, Marguerite Yourcenar prend la défense de l’écrivain japonais lorsqu’elle déclare avec éclat que: “par le thème seul, qui est le jeune amour, Le Tumulte des flots semble d’abord l’une des innombrables moutures de Daphnis et Chloé. Mais ici, il convient d’avouer, laissant de côté toute superstition de l’antique, et d’un antique d’ailleurs de fort basse époque, que des deux, la ligne mélodique du Tumulte des flots est infiniment la plus pure”) , ce roman narre les amours contrariées, et néanmoins victorieuses, de deux jeunes gens encore purs et vierges ; Shinji, jeune marin courageux et travailleur et Hatsue, jolie ramasseuse de perles qui évoluent au sein d’une nature luxuriante décrite par la plume poétique de Mishima. C’est précisément cette profusion de détails artificiels qui refroidit l’enthousiasme de la critique à l’époque. Ce roman est une ode qui célèbre les canons de la beauté classique. Figurez-vous Shinji, une espèce de kouros asiatique au corps de topaze projeté dans l’une des innombrables îles de l’archipel nippon. Comme beaucoup de ses héros, l’écrivain décrit son petit marin sous les traits d’une sauvage beauté callipyge à la peau mordorée et dont les ébats amoureux cryptiques rivalisent de poésie avec les anciennes églogues. Il resplendit, lumineux, et la perfection de ses courbes emprunte à l’antique statuaire grecque. Par ailleurs, il faut noter que Mishima possède une solide connaissance de la culture et de la mythologie helléniques. L’image des personnages de Pénélope et d’Ulysse incarnés par les protagonistes du Marin rejeté par la mer, n’est pas la seule preuve d’un savoir acquis très jeune. Les corps sont très souvent dépeints de manière poétique. Nul doute que le souvenir d’Omi est encore là. S’il entretenait une certaine jalousie à son endroit, Mishima impose sa domination sur le corps de ses héros qui, rappelons-le, lui serviront de modèle à sa propre érotisation. Dans ses romans, Mishima s’attache au détail physique (telle que la série de trois grains de beauté qui embellit le torse de chacun des héros de La Mer de la fertilité) en imposant l’idéal de la statuaire comme le parangon de toute beauté. Déjà, à l’époque de son amour pour Omi, le jeune Mishima partageait avec les caractéristiques de la gravure ancienne japonaise, étrangement proche des principes philosophiques antiques, cet intérêt pour la représentation d’un couple d’amants étonnamment semblables. Dans Confession d'un masque, il affirme que “l’idéal universel de la beauté dans la sculpture grecque s’approche également d’une étroite ressemblance entre l’homme et la femme”. Cette sentence préfigure Kiyoaki Matsugae, malheureux héros de Neige de printemps: “Sur son corps empreint de grâce et de beauté, la clarté de l’épiderme semblait plus blanche encore par contraste avec le pagne rouge qui constituait tout son vêtement. Juste au-dessus du pagne, sur son pâle abdomen que sa respiration soulevait et laissait retomber doucement, étaient venus se loger un peu de sable qui avait séché et de minuscules fragments de coquillages. Ayant levé le bras gauche pour y reposer sa tête, son côté gauche qui le fit penser à un menu bouton à fleur de cerisier, un groupe de trois petits grains de beauté attira son regard. Il lui sembla qu’ils avaient quelque chose d’étrange.(…) Mais en fermant les yeux, il aperçut l’image des trois grains noirs contre ses paupières, aussi clairement vus que les silhouettes de trois oiseaux volant au loin, à la tombée du jour, à travers le ciel, si brillamment illuminé au soleil couchant… Quand il rouvrit les yeux, un léger bruit sortait du nez bien conformé de Kiyoaki et l’on voyait ses dents humides, d’un blanc pur, luire entre ses lèvres entrouvertes…” Dans des passages descriptifs comme celui-ci, le lyrisme de Mishima atteint presque la préciosité. Mishima procède à une idéalisation systématique de la plastique de ses personnages principaux. On peut considérer Le Tumulte des flots comme une réussite en matière de prose poétique. La description de l’île qui ouvre le roman est un tel succès que le lecteur se sent projeté en son enceinte. Mishima ne donne aucune précision temporelle comme s’il voulait donner une allure de légende à son roman. En outre, la description des lieux est tellement vague, mais en même temps d’une si redoutable prodigalité, que le lecteur s’imagine traverser les sentiers de la Crète: “ Au moment de ce récit, les aiguilles des pins environnants sont encore vertes mais déjà les algues de printemps teintes en rouge la surface de l’eau près du rivage. (…) Un autre panorama splendide s’offre aux yeux du phare voisin du sommet du mont Higashi qui tombe à pic sur la mer. Au pied de la falaise le courant du canal d’Irako gronde sans interruption… ” Seule la présence du temple shintô nous indique que cette île se trouve dans le Pacifique. La peinture du corps s’accompagne de la description enchanteresse de l’îlot digne des marines des plus grands maîtres puisque dans ce roman, l’élément aquatique, source de délices pour Mishima, est en osmose avec les personnages lorsque ces derniers s’enlacent tendrement pour la première fois. Aux cœurs qui chavirent correspond un océan déchaîné: “Le garçon la vit et alors toujours debout comme la statue d’un héros et ne quittant pas la fille des yeux, il dénoua son lagouti. A ce moment la tempête rugit soudain plus fort que jamais au-dehors”. De même, nous verrons ultérieurement que la présence du feu est signe de purification. Lorsque Mishima décrit ses héros comme de véritables sculptures, il entend par-là affirmer que le corps humain peut devenir un objet d’art. Tout ceci, nous l’avons vu, Yukio Mishima le traite dans Le Soleil et l’acier. Cependant avec les éléments nouvellement apportés, nous pouvons déduire que, à travers ses héros, c’est souvent sa propre personnalité qu’il met en scène. Ajoutons à cela que Mishima décrivait aussi son corps comme une statue, une oeuvre d’art à part entière jusqu’aux derniers mois de sa vie. “Pourquoi, a-t-il demandé, ne pourrai-je pas moi-même être quelque chose de visiblement beau et digne d’être regardé? Pour cela, il fallait que je me façonne un beau corps. Lorsque enfin je possédai un tel corps, je voulus le montrer à tout le monde, l’exhiber et le laisser bouger devant tous les yeux, exactement comme un enfant avec un nouveau jouet ”. Mishima poussa même l’excentricité jusqu’à admettre que plusieurs statues d’inspiration classique jonchaient les sols de sa demeure “à l’occidental” qui rejetait le plus strict traditionalisme japonais tel que le décrit Tanizaki dans son bref essai intitulé L’Eloge de l’ombre, des statues qui dégageaient presque autant de sensualité que les héros costumés du petit Kimitake…

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site