Genet : Les Bonnes ; une tragédie identitaire
Inspiré par un fait divers réel, Jean Genet nous offre, en écrivant Les Bonnes, un drame de l’identité.
La pièce fonctionne sur le principe de la manipulation des personnages. Certes, le dramaturge manipule ses héroïnes, le metteur en scène, ses actrices. Et c’est ce double mouvement qui anime Genet dans la préface intitulée « Comment jouer Les Bonnes ». Il fait de Solange et de Claire ( les bonnes ) deux pantins, « chaque geste suspendra les actrices ».
Bien sûr, les bonnes sont au service de « Madame », cet être sans nom, qui symbolise une classe sociale et non un individu. Chaque jour, lorsque Madame sort, l’une des sœurs reprend son rôle, quittant ainsi son identité, alors que l’autre reste elle-même. Interminablement, leurs actions deviennent mécaniques, rituelles, obsessionnelles. Il y a une mise en abîme dans le texte : des actrices jouent des bonnes qui jouent à leur tour…
Le maître-mot de l’œuvre est la négation du moi. Tout est masque : les bonnes font semblant de respecter Madame. D’ailleurs, une étude onomastique révèle le paradoxe identitaire des bonnes : Solange, être anti-séraphique, est celle qui décide d’empoisonner Madame : Claire, soumise à sa sœur, est celle cache son caractère (mais jusqu’à un certain point)…
La tragédie de ces deux femmes incomplètes repose sur le fait qu’elles sont les deux moitiés d’une même personne, d’une même identité : « Mais j’en ai assez de ce miroir effrayant qui me renvoie mon image comme une mauvaise odeur. Tu es ma mauvaise odeur », affirme Claire. Sartre, dans son essai intitulé Saint Genet, comédien et martyr, affirme que les sœurs « se haïssent d’amour ».
La crise identitaire atteint la schizophrénie. Non seulement Claire et Solange jouent Madame, mais en plus, vêtues de leur triste robe noire de domestique, elles ressemblent à des jugent : « je vous accuse d’être coupable du plus effroyable des crimes ! » ; « mais avant, je termine ma besogne », affirme l’une d’elles, tel un bourreau.
Mais au-delà de tout cela, le drame identitaire touche le spectateur… Genet revendique un processus cathartique : « je vais au théâtre afin de me voir sur la scène ». Claire, en buvant le poison destiné à Madame, n’est-elle pas le symbole de la purgation ? Le symbole de la punition des fautes commises pas sa sœur et elle ?
Et, de par le caractère atemporel, la pièce apporte une valeur d’universalité qui confond chaque spectateur avec son voisin : « Les robes, pourtant, seront extravagantes, ne relevant d’aucune mode, d’aucune époque » ; « Si la pièce est représentée en France, le lit sera capitonné… Si la pièce est jouée en Espagne, en Scandinavie, en Russie, la chambre doit varier ».
Finalement, Les Bonnes est une satire sociale ; Claire et Solange mènent une vie monacale et insipide qui s’oppose au faste des bourgeois : « Vous avez vos fleurs, j’ai mon évier », cire Solange. Ces demoiselles ne font rien, elles ne sont rien, sinon que leur propre contraire, comme le souligne cet oxymore : « Le danger m’auréole, Claire, et toi tu n’es que ténèbres… »
Du coup, l’être trouve sa complétude dans le non-être, et l’absence d’identité propre est l’identité elle-même.
Dernière mise à jour de cette page le 31/03/2006