Hugo : Chanson de proscrit

« Chanson de proscrit » se compose de six quatrains. L’heptasyllabe est le mètre de rigueur même si les strophes 2,4 et 6 s’ouvrent chacune par un dissyllabe. Les rimes sont suffisantes. Comme l’indique le titre, nous avons ici affaire à une chanson. A une chanson populaire même, proche des complaintes des forçats. C’est un modèle comme le souligne le déterminant « de », l’évocation de la situation typique d’un proscrit comme l’a connue Hugo, chassé par Napoléon.
Fidèle au style de la chanson, le poème semble alterner couplets et refrain. Chaque couplet met en scène un narrateur, et le refrain permet au proscrit de répondre. Mais, plus sûrement, ce sont les détails du texte qui mettent en avant une certaine musicalité. D’abord, rappelons le choix du vers qui témoigne du même souci que Verlaine dans son Art poétique : « De la musique avant toute chose, // Et pour cela préfère l'Impair ».

Ce chant est une élégie. La complainte du proscrit est celle d’un homme qui souhaite rentrer chez lui. À cet effet, le refrain – qui revient telle une obsession – est significatif du sentiment nostalgique. L’emprisonnement mental est renforcé par le chiasme au sein-même du refrain : « Le mois de mai sans la France, // ce n’est pas le mois de mai ». Ici, par la structure en chiasme ( en croix, nouveau symbole de la douleur), la France équivaut à « ce n’est pas ».

L’étude grammaticale montre bien la ligne mélodique du poème. Les couplets s’étirent sur une longue et sinueuse phrase alors que le refrain est scindé en deux, comme un proscrit entre sa terre natale et la terre d’exil.
Dans le couplet, la syntaxe chaotique renforce la nostalgie. Dans « l’aube en pleurs », c’est plus vivement le proscrit qui pleure. L’usage est courant depuis que Lamartine suit « d’un pas rêveur le sentier solitaire » (hypallage).
La valeur du présent est essentielle. Ici, le présent est intemporel : « Le mois de mai sans la France, // Ce n’est pas le mois de mai », ce qui intensifie la valeur générale. Le proscrit ne pourra jamais revenir. On sait qu’en Français, le présent possède les trois valeurs ( hier, aujourd’hui, demain) ce qui rend le poème atemporel, la douleur éternelle. En outre, on attendrait davantage « la France sans le mois de mai, ce n’est pas la France »… on sent la primauté accordée à la France qui lui manque. On sent le désir de retour ( nostalgie a pour racine grecque « nostos » νοςτοσ qui signifie « retour »).

L’étude syntaxique renseigne sur la nostalgie. Le choix volontaire de renoncer aux possessifs est symptomatique du manque : « aux yeux chers ».
Ce poème reprend les poncifs de la poésie amoureuse pour exprimer, cette fois, la douleur. Nous retrouvons les roses, les oiseaux dans leurs nids, « les baisers des colombes » et l’observation de la nature… Ici, le proscrit Hugo ne « songeait pas à Rose »… La douleur évoquée par le regard de la nature exulte dans ce sublime oxymore « fait palpiter les tombeaux » ainsi que dans cette polysémie : « où sont les nids » et « aux nids charmants où j’aimais » par laquelle s’opposent présent et imparfait de l’indicatif.

Proche de certain pantoums malais remis à la mode par Baudelaire, « Chanson de proscrit » témoigne de la nostalgie à travers un travail de répétition, mais aussi par une opposition nette entre nature et homme.
Ce poème n’est malheureusement qu’un constat. Il ne connaît si solution, ni évolution. C’est une prison. Néanmoins, le courage et la patience d’Hugo lui permettront de revenir en France…

Dernière mise à jour de cette page le 31/03/2006

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