Huysmans : En rade, un environnement hostile

1. La cité

En rade présente la ville de manière bien paradoxale. Il faut tout d’abord remarquer qu’il est rare de la part de Huysmans d’écarter pleinement son héros d’un centre urbain. C’est, à n’en point douter, un détail qui mérite réflexion. L’aisance du petit couple bourgeois s’effondre face aux tentatives périlleuses des financiers. Rapidement, elle se saponifie, se fait bulle puis éclate. Alors, Jacques se voit contraint de quitter Paris. Sa fortune dilapidée, il n’a d’autres ressources que de rejoindre son épouse à la campagne. Le tourisme est déjà fortement en vogue ; à Paris, personne ne s’étonnera de cette absence impromptue. D’ailleurs, il a tout perdu. Il a rompu avec sa famille, s’est brouillé avec ses créanciers. A Paris, c’est toute la cosmétique de son univers qui s’est ébranlée. Il faut fuir la capitale infestée de bêtes humaines. Mais, en même temps, le chaud confort de l’appartement revêt les tentures d’une lourde prison de velours purpurin dans laquelle le détenu Jacques Marles vit dans la peur la plus complète du dénuement. C’est, selon Jacques, le centre essentiel se tous ses problèmes :
« …et il se complut à s’exagérer l’horreur de l’avenir, allant du coup à la mendicité, au manque de pain, à l’hospice pour sa femme, à la gueuserie des bas-fonds pour lui. »
Et Louise qui, à cause de sa maladie, ne remplit plus ses devoirs d’amante… malgré tous ces soucis, Paris reste, au milieu de la sordide petite campagne, la ville du regret, le lieu du bonheur. Notez la profusion des exclamations lorsque Jacques se remémore chacune de ses joies passées. La remembrance du Paris mythique, du Paris de l’Age d’Or autorise l’écriture du regret. A travers l’évocation du doux foyer, Jacques chante la gloire de la modernité, du raffinement, de la délicatesse. Ici, Huysmans inverse les poncifs littéraires usuels de la nostalgie telle que la clament les romantiques. Plus lui plaisent les dorures que l’ardoise fine…

2. La campagne.

a. Le pourrissement de la nature.

En rade est une parodie du romantisme. Chaque lopin de terre est ridiculisé, chaque blondeur végétale est systématiquement dénigrée, moquée, insultée. La campagne est un lieu de pourrissement et de décrépitude. Huysmans procède à une écriture de l’avilissement du milieu rural. Il rejette ouvertement, avec une ironie sournoise et acérée, la pureté candide des champs et des vallées chantés jadis dans les romans de George Sand. Certainement, les joliesses surannées d’une paisible prairie ne siéent guère à l’esprit moderne, vif et tranchant de Huysmans… Il semble en effet que la campagne ne parvienne qu’à renforcer l’idée que Jacques est un citadin exilé. La nature est donc malade, mourante. Jacques ne contemple aucunement le doux « deuil de la nature » qui flatte le regard de Lamartine, mais la dégénérescence d’un microcosme torpide que des centaines d’années de tradition littéraire ont mièvrement célébré. La description du jardin du château, qui est le symbole même du paradis, de l’abondance et de la vie, suffit à insuffler à Jacques cet abject sentiment de bannissement. Huysmans retourne les images et les topoï courants de la littérature pour montrer la misère de son héros.
De même, la naissance du veau dans la ferme de l’oncle Antoine ressemble davantage aux étalages d’une boucherie, aux esquisses ratées d’une nature morte de Chardin qu’à un merveilleux spectacle de la nature :
« Des formes pointues de pieds se dessinaient dans le ballon diaphane qui sortait de la vache. Le berger creva l’enveloppe et les pieds apparurent... »
L’écriture de la subversion convient pleinement au triste aspect du monde paysan. Le milieu dans lequel est plongé Jacques est idéal pour que ce dernier, noyé par l’ennui, donne libre cours au ru (rut ?) de ses pensées…

b. Le burlesque paysan.

Dans En rade, Huysmans n’a de cesse de dévaloriser les paysans. Il les dépeint comme des créatures qui, sorties d’une étrange fantasmagorie ou de quelque curieuse toile d’Arcimboldo, rappellent puissamment les caricatures de Daumier :
« C’était un tout petit vieillard, maigre comme un échalas, noueux comme un cep, boucané comme un vieux buis... »
Un peu à la façon de Lewis Carroll, Huysmans prête aux personnages des traits animaliers. A l’auberge du village voisin, Jacques partage sa table avec un « vieux paysan qui portait un collier de barbe comme certains grands singes ». Tandis qu’il contemple la triste scène de la partie de cartes, le héros essaie de comprends l’énigmatique sabir, le bâtard verbiage que s’échangent les paysans :
« […] Mais l’un des deux paysans qui causait parlait si vite et jargonnait si durement qu’il était impossible de le suivre. »
Ah, qu’ils semblent loin les Joueurs de cartes de Cézanne ! De même, le travail des champs est dénigré :
« Qu’était, en somme, auprès de l’horrible magnificence des machines, cette seule beauté que le monde moderne ait pu créer, le travail anodin des champs ? »
Une fois de plus, le lecteur se retrouve plongé dans un univers qui se trouve aux antipodes des bienheureuses scènes rustiques représentées dans L’Angélus de Millet (1859) ou les Cribleuses de blé de Courbet (1854).
Huysmans se fait haruspice de l’art pour déchiffrer l’innommable misère du monde rural. De ce fait, la nature et l’univers de la paysannerie ne suffisent pas à combler les attentes de Jacques. L’ennui s’installe. La monotonie grandit, s’impose, splendide et triomphale. Jacques se sent seul. La nature est paradoxale ; bien qu’infinie, elle emprisonne le héros. La névrose est née ; à la campagne, Jacques demeure en rade…

3. L’univers du couple.

Depuis quelques mois, Louise et Jacques sont victimes d’une incompatibilité. Louise accuse Jacques d’être la cause de ses étranges maux. En effet, Jacques n’a pas su maintenir les ressources du couple. De son côté, Jacques reproche à son épouse de ne plus se conduire en amante. Il a, en outre, conscience de son impuissance. De cette incompatibilité, naît une divergence dans les manifestations de la souffrance. Si Jacques se réfugie dans le monde des rêves, Louise est péremptoirement inscrite dans le monde réel et matériel. A chaque instant, le lecteur sent sourdre une dispute. Cependant, tous deux ont choisi le silence. Louise demeure enfermée dans sa chambre alors que Jacques n’attend qu’un rai de lumière pour s’évader de l’affreux castel. Et, depuis le retour de Jacques à Lourps, la maladie de Louise progresse effroyablement. Louise manifeste une réaction somatique symptomatique des difficultés pécuniaires.
Le cas de Jacques reste plus problématique dans la mesure où il ne parvient jamais à extérioriser ses douleurs. Chez lui, tout est intériorisé, et c’est au travers de son regard que le monde entier dégénère. Et la cause première, c’est l’effondrement de la cellule maritale. Tout d’abord, il constate une dégradation de l’image de sa femme. Louise n’est plus une citadine, mais une vulgaire paysanne. Le lecteur se figure aisément l’atroce mutation digne des romans de Mistress Radcliffe qui ont marqué la France au siècle de Huysmans :
« Il en arriva, sous la pression de cette idée, à s’adultérer à sa vue, à se convaincre que les traits de sa femme se paysannaient ; elle avait été jadis assez plaisante, avec ses grands yeux noirs, ses cheveux bruns, sa bouche un peu grande, sa figure en fer de serpe, un peu chiffonnée et fraîche. Maintenant, les lèvres lui parurent s’effiler, le nez se durcir, le teint se hâler, les yeux s’imprégner d’eau froide. A force de dévisager la tante Norine et sa femme, de chercher des similitudes de physionomies, des parités de mines, il se persuada qu’elles se ressembleraient, un jour ; il vit en Norine sa femme vieille et il en eut horreur. »
Bien sûr, depuis quelque temps, son corps est stérile, dépouillé de tout charme et dépourvu de toute attraction charnelle. Bientôt, Louise n’est plus une femme, mais une fillette effrayée par la vie, une fillette « voulant s’imaginer que les dols n’existaient plus depuis qu’elle se fermait les yeux pour ne pas les voir ». Puis, finalement, atteinte par de graves crises d’hystérie, d’une « déconcertante folie des nerfs », elle ne semble plus humaine, comme si la dégénérescence s’acheminait inéluctablement vers la mort. Dans L’Interprétation des rêves Freud définit l’hystérie. Tout d’abord, le psychanalyste affirme que chaque hystérique s’attache à « imiter tous les symptômes qui l’impressionne chez les autres », c’est comme une espèce de « sympathie qui va jusqu’à la reproduction » . Le sens premier de sympathie est « souffrir de concert ». De ce fait, inconsciemment, Louise et Jacques partagent tous deux une douleur dont l’origine semble analogue. Freud ajoute que l’hystérique s’identifie « de préférence à des personnes avec qui elle a été en relations sexuelles ». L’alliance se fait davantage éloquente. Dans un ultime élan, Freud réconcilie, à sa façon, le couple qui discorde lorsqu’il soutient que le « fantasme hystérique, comme le rêve, se contente, du fait que l’on songe à des relations sexuelles, sans que, d’ailleurs, celles-ci soient réelles » . Autrement dit, Jacques et Louise manifestent de façon différente des troubles dont la source est similaire. Donc, même si elle n’en a pas conscience, les désirs de Louise sont au moins aussi ardents que ceux de son mari. Cependant, en choisissant le silence, les époux ne peuvent régler ce problème.
Tout au long du roman, la symbolique animalière ainsi que le vocabulaire emprunté au bestiaire ne cessent de caractériser et d’aliéner le physique des êtres humains. C’est de cette façon que l’auteur figure la dégénérescence des héros. L’avilissement de Jacques et de Louise se traduit alors par une peinture symboliste d’un couple de bovins inféconds :
« Du bouquet de poils jaillissait sous le taureau quelque chose de rouge et de biscornu, de mince et de long qui frappait la vache. […] En fait de lyrisme, la saillie se composait d’un amas de deux sortes de viandes qu’on battait, qu’on empilait l’une sur l’autre puis qu’on emportait, aussitôt qu’elles s’étaient touchées. »
Bien entendu, comme nous le verrons plus loin, il existe une échappatoire pour Jacques. Il pourrait rentrer à Paris ou bien s’installer en banlieue, louer un petit meublé et prendre une maîtresse… Cependant, cette possibilité lui est intolérable. Car, malgré tout, Jacques reste attaché à Louise. Le couple est, finalement, la source du problème. A contrario, tante Norine et oncle Albert apparaissent totalement épanouis. Ils ont une vie sexuelle, et s’entendent à merveille…

4. La rade.

Maintenant que la source du problème est élucidée et que l’on a montré que la fuite (à la campagne, dans le silence le plus complet) est la seule échappatoire, il faut expliciter les moyens de la fuite. Et la fuite, c’est la rade.
Le mot « rade » apparaît à trois reprises dans le roman. Au premier chapitre, la rade est un refuge, un abri dans lequel Jacques mise tous ses espoirs. La rade, c’est le château de Lourps. Or, ce château, comme nous le verrons ultérieurement, devient la scène principale des échappées nocturnes de Jacques. C’est l’élément leitmotiv du récit. Dans la suite de l’essai, nous établirons que ce beau et grand bâtiment d’éternelle structure symbolise l’âme de Jacques.
Plus loin dans le roman, au sixième chapitre, la rade symbolise la chaleur d’un doux foyer parisien. Telle une libration lunaire, la rade s’est totalement retournée. Jacques est victime la pingrerie et de l’avidité de son oncle et de sa tante ; la rade se lie désormais au sentiment de nostalgie.
Enfin, à la dernière page du roman, la rade se dénature. La rade n’est plus un abri, mais une prison, un point de non-retour qu’il faut impérativement quitter. Le couple est tombé en rade. Tel un astre dans la galaxie, la rade connaît une révolution, un retournement. Au début, elle est synonyme d’espoir. Puis, elle devient nostalgie. Enfin, elle enferme les héros comme un antique ergastule. A l’évidence, la rade dégénère. Finalement, la rade symbolise l’impossibilité de rester dans la réalité, l’impossibilité de concilier son « moi » avec les deux formes de vérités matérielles que sont le couple et l’environnement. De ce fait, la rade devient un formidable « stimulus » du rêve.
Dernière mise à jour de cette page le 31/03/2006

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