Huysmans : En rade, la fuite dans les rêves

1. Les différentes formes de rêves.

Dans En rade, il faut distinguer deux formes d’activité psychique : le rêve, d’une part, et la rêverie, d’autre part. Parfois, la frontière entre les deux est mince tant l’étendue de chacun de ces mondes, pourtant si proches, est vaste.
Tout d’abord, le lecteur assiste à trois longs rêves que l’écrivain narre dans les moindres détails. Le premier rêve est, sans aucun doute, le plus singulier et le plus abscons des trois… Arrivé au bout d’un sentier, Jacques pénètre dans un curieux château. Bientôt, le maître des lieux paraît, majestueusement auréolé de mystère et doté de pierreries. Devant lui, humblement agenouillée, une splendide jeune femme, dépourvue de tout effet mais resplendissante par sa peau dorée. Non, ce n’est pas Salomé. Jacques croit reconnaître en cette inquiétante scène la jeune Esther sur le point de s’offrir en sacrifice à son roi Assuérus, dans le but de sauver son peuple. A peine pose-t-elle ses délicates lèvres sur le sceptre de son roi que le château s’envole dans les cieux dans un épais brouillard de fumée, dans la direction incertaine du pays où l’on n’arrive jamais. La poussière estompée, Esther reparaît, livide et impuissante, dominée par la main impavide d’Assuérus victorieux. A cet instant, le rêve s’interrompt. Jacques est brusquement réveillé par la clameur perçante d’une chouette échouée près de sa porte, dans le couloir. Le second rêve se produit le lendemain. Cette fois, Jacques est propulsé sur l’astre lunaire en compagnie de Louise. Tous deux visitent le disque de la nuit que Huysmans, visionnaire, décrit à la perfection avec l’effrayant lexique des instruments de la médecine. Le roman s’achève peu après le dernier rêve, celui des tours de Saint Sulpice, dans lequel foisonnent moult symboles abstrus. Poursuivi par un étrange individu, Jacques s’enfuit à travers les dédales du château où il est enfermé. Il trouve la sortie, mais le répit est de court durée. Aussitôt, une horrible créature, une prostituée à l’allure satanique le harcèle jusqu’à ce qu’un anonyme cocher lui en révèle l’identité… Bien que confus, ces rêves ont la particularité de symboliser les trois problèmes sexuels qui accablent Jacques.
Jacques se retrouve souvent éloigné de la vie réelle sans pour autant s’être endormi. Ces rêveries se divisent en deux formes bien distinctes.
Tout d’abord, la rêverie sert d’échappatoire. C’est une trêve qui, l’espace d’un moment, lui permet d’échapper en toute conscience à ses tracas. Par exemple, une revue pharmaceutique lui sert d’exutoire. Une fois même, il s’imagine connaître l’emplacement secret d’un fabuleux trésor enseveli dans les décombres du château…
Cependant, ces débordements d’enthousiasme sont rares et à l’inefficacité nonpareille car la majeure partie de ses rêveries deviennent de lourds moments de réflexion. Ces songeries-là ne sont aucunement des divagations, mais des tentatives d’analyse sur les cuisants échecs de sa vie « lucide ». Nonobstant une certaine fantaisie clandestine, la songerie assure la seule possibilité de dominer les événements et non de les subir de manière passive. La rêverie est cet instant durant lequel les réflexions de Huysmans viennent se greffer sur la personnalité de Jacques, comme si l’écrivain, désespéré et marri, s’était créé un double dans le but d’éradiquer ses propres angoisses.

Il est temps, maintenant de constater que l’écrivain introduit, de façon subreptice, une ultime forme de création psychique chez son personnage. A chaque instant, le lecteur sent en lui la désagréable émotion que, à son tour, tout s’éparpille, tout s’évapore. Il semblerait que le récit lui-même ne soit qu’une vision onirique de la réalité, comme si, de façon symbolique, le lecteur pénétrait dans ces pages comme l’on entre dans un songe. En effet, le roman dégage cette impression d’être une espèce de bulle indépendante puisque le récit débute sur l’arrivée de Jacques et se termine sur le départ du couple. Ce livre m’a traversé comme un rêve violent… La vie est un songe, le récit, un rêve. Rien n’existe, rien n’est vrai, car ce roman, c’est le rêve de l’auteur. Huysmans transcrit cela lorsqu’il confère généreusement de la mouvance à certains éléments gothiques en les décrivant de façon vague, fuyante, évasive :
« Ils marchaient dans d’invisibles allées bordées de massifs que décelaient des frôlements ployés de branches ; dans le ciel où filaient des nuées déchirées de tulle, des feuillages en aiguilles, pareils à ceux des pins, dressaient à des hauteurs formidables des cimes hérissées dont on n’apercevait plus les troncs plantés dans l’ombre. Jacques ne pouvait se rendre compte de l’aspect du jardin qu’il traversait. Tout à coup, une éclaircie se fit, les arbres s’arrêtèrent, la nuit devint vide, et, au bout, d’une clairière, une masse pâle apparut, le château, sur le seuil duquel deux femmes s’avancèrent. »
Le rêve est, finalement, présent sous forme descriptive et analytique. De ce fait, la place de chacune des escapades chimériques n’est pas fortuite. Chacun des trois longs rêves, par exemple, symbolise l’évolution de l’état d’esprit et de la santé de Jacques en corrélation avec une nette progression des évènements narratifs. Jacques ne perçoit pas cette évolution car pour lui ce séjour a été un cauchemar :
« Il avait hâte de s’échapper de cette maudite chambre. Quelles nuits j’ai subies, pensa-t-il, une première horrible, d’autres démentielles, une dernière atroce ! »
Or, cette constatation est une erreur. Le roman suit une évolution. C’est en analysant plus précisément les trois longs rêves que l’on peut s’en rendre compte…

2. Les procédés de figuration.

a. Une écriture inédite.

Fidèle au style qui lui a valut tant de succès, Huysmans renoue, dans En rade, avec les abondantes descriptions symbolistes. Dans le premier songe, l’écrivain reprend, un court instant, les poncifs usuels du symbolisme comme les gemmes et la végétation luxuriante en apportant néanmoins une nouveauté. En effet, il harmonise subtilement pierreries et plantes dans une débauche de couleurs et de formes enflammées, obtenant ainsi de mâtinées créations chimériques, rassemblées dans la fournaise d’un vignoble, et semblables aux parures de l’Art Nouveau dessinées par Lalique ou Tiffany. Mais déjà ces descriptions semblent s’éloigner de la pure forme symboliste pour emprunter un chemin encore inédit en 1886. en effet, lors de la narration des songes, Huysmans procède à une espèce de réunion et de compression de tous les éléments qui, ainsi « mâchés » sont retranscrits directement sur le papier. Comme Dali sur sa toile, Huysmans procède à une sorte de « paranoïa critique » littéraire. On peut voir alors Huysmans comme un précurseur du surréalisme littéraire et aussi, puisqu’il s’attache à la peinture des songes de Jacques, comme un annonciateur du surréalisme pictural. Huysmans est donc visionnaire. Dans le roman, cette nouvelle écriture surréaliste se manifeste par une esthétique de la coupure. L’auteur sabote volontairement les transitions. En effet, le deuxième et le troisième songe ouvrent chacun un chapitre de manière brutale et inopinée. L’écrivain procède également à l’esthétique du mouvement, de la fluidité pareille à la Dégénérescence de la persistance de la mémoire de Dali. D’ailleurs, le thème de la dégénérescence est un motif récurrent dans la peinture du maître :
« Il s’appliquait à engourdir ses angoisses par des occupations mécaniques et vaines ; il compta les losanges du panneau, constatant avec soin les morceaux rapportés du papier de tenture dont les dessins ne joignaient pas ; soudain, un phénomène bizarre se produisit : les bâtons verts des treilles ondulèrent, tandis que le fond saumâtre du lambris se ridait tel qu’un cours d’eau. »
Cette nouvelle esthétique correspond à de nouvelles attentes, à de nouveaux desseins. Désormais, le rêve n’est plus une activité indépendante, mais une manifestation inconsciente des problèmes, des interrogations et des fantasmes du « héros patient ». Le symbolisme n’est plus seulement artistique, mais il est aussi psychanalytique. Freud énumère les déférents moyens d’expression et de figuration pour produire les pensées du rêve.
Il s’agit, dans un premier temps, de reproduire une corrélation logique en rapprochant dans le temps et dans l’espace plusieurs éléments disparates. Dans le troisième songe, Jacques rencontre une galerie de personnages effrayants qui ne partagent aucun lien dans la réalité (le cul-de-jatte, la prostituée, le magicien…)
Ensuite, Freud parle de la succession des événements par la mutation des éléments. Toujours dans le troisième songe, l’énigmatique jeune femme se « transforme » sous les yeux épouvantés de Jacques.
Freud affirme que l’alternative n’existe pas dans le rêve. Le patient n’est jamais libre de choisir, même lorsqu’une option s’offre à lui. Dans le second rêve, celui de la Lune, Jacques a le choix entre descendre un détroit et remonter le Lac des Songes. Donc, si cela n’est aucunement une alternative, cette option symbolique représente l’accouplement (la fait de monter et de descendre, d’entrer et de sortir).
Il est certain que Huysmans tire ces éléments de ses propres délires et de ses propres cauchemars. Cependant, une fois encore, il faut remarquer l’absence de toute théorisation. Huysmans ne fait que critiquer les premiers théoriciens.

b. L’expression du fantasme.

L’exil, la maladie de Louise, l’abstinence contraignent Jacques à exprimer, parfois, de façon inconsciente, tous ses fantasmes. Ainsi que le signale Freud, « l’analyse ramène la plupart des rêves faits par des adultes à des désirs érotiques » . Les trois rêves de Jacques sont des songes profondément sexuels dans lesquels les symboles relatifs aux plaisirs de la chair foisonnent. Nous citerons en exemple le désir de fellation du premier songe :
« L’œil du Roi vrilla cette nudité d’enfant et lentement il étendit vers elle la tulipe en diamant de son sceptre dont elle vint, défaillante, baiser le bout. »
Parfois aussi, l’expression des fantasmes est présente lors des instants « lucides » de Jacques. Il se surprend à désirer les rondeurs « d’une dame créole aux charmes ignorés » , une belle femme qu’il ne « détesterait pas un peu forte, pas trop rose de peau cependant. »
En outre, Jacques se retrouve constamment entouré de symboles phalliques. Les tours du château, la présence récurrente du chat qui rappelle l’érotique nature morte de Chardin intitulée La Raie dépouillée ( huile dans laquelle un félin à la queue dressée d’apprête à bondir sur le poisson sanglant et visqueux écartelé, figurant ainsi le sexe féminin) et les personnages auréolés de symboles génitaux immergent Jacques dans un univers sexué :
« Et l’homme s’assit, déposa son chapeau de paille par terre, planta sa canne droite entre ses jambes. »
Finalement, Jacques vit en permanence dans le désir. Remarquez la profusion des subordonnées hypothétiques qui viennent violemment s’échouer sur l’infertile réalité. « Si seulement… » ressasse-t-il, prisonnier de ses pensées, de ses désirs. Et la déception engendre la frustration. Et la frustration génère l’apathie, l’atonie, l’inertie.

3. L’inaction comme rade ultime.

Le rêve supplante désormais la réalité. La vie « lucide » ne sert plus qu’à déchiffrer les hiéroglyphes découverts la nuit précédente. De ce fait, Jacques ne prend plus le temps de vivre, de réagir, de régler ses ennuis. Il ne fait que se questionner. Finalement, dans le roman, prédominent les notions de velléité, d’immobilité, d’apathie et d’aphasie.
L’esprit, torturé par les rêves abscons, reflète une psychologie tourmentée, brouillée qui refoule tant d’envies et de colère. Car, paradoxalement, la limpidité de la rade ne s’accorde jamais avec l’opacité caverneuse du cortex de Jacques. De ce fait, il devient nécessaire de trouver un nouveau symbole de l’âme de Jacques, un symbole plus en adéquation avec ses ennuis et sa disposition d’esprit. A maintes reprises, le château, inextricable dédale de couloirs, évoque l’âme meurtrie du héros. Ici, le rêve se mêle à la réalité dans une série de questions hasardeuses et de propos inconsidérés, incohérents :
« Quelle situation que la sienne, tout de même, et comment ferait-il, une fois revenu à Paris, pour gagner son pain ? – C’est égal, la tante Norine avait de bien singuliers yeux !-Mais enfin de quelle façon expliquer cet étrange rêve ? – Si seulement cet ami qu’il avait jadis obligé lui avait rendu un peu d’argent, mais non, rien ! –Pauvre femme ! se dit-il, regardant Louise, blanche dans le lit, les yeux clos, les lèvres lasses. »
A l’image de Jacques et de son esprit rigide, les portes du château « refusent bien à s’ouvrir sans coups de pied ou pesées d’épaule, [et] la plupart avaient perdu leur clef ou devaient fermer par des loquets maintenant perdus et des bobinettes privées de gâches ». Le castel devient le tumulus de l’âme, la sépulture de l’esprit, le caveau de la raison.

En même temps, Louise et Jacques se réfugient dans un profond mutisme, un silence de mort. Leur quasi-aphasie, signe d’une pathologie qui entraîne inéluctablement le couple vers une dégénérescence, accompagne un environnement vide. Dans En rade, la campagne est vide, creuse. Tante Norine va puiser de l’eau dans un puits, les couloirs du château n’ont aucune profondeur, le paysage se réduit souvent à des « champs dont le crépuscule les limite ». Tous ces éléments incarnent autant de symboles vaginaux qui laissent les personnages muets de honte…
Dernière mise à jour de cette page le 31/03/2006

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