Huysmans : En rade, Le "moi" comme clef du problème

1. Le sombre destin des pulsions.

a. Le refoulement.

Freud définit le refoulement comme une ou plusieurs résistances psychiques qui cherchent à rendre inefficace une motion pulsionnelle. En d’autres termes, le refoulement est le résultat d’une censure qui bloque une idée forte ou un désir impérieux. Dans le roman, ce processus prend la forme d’une interdiction ou d’une impossibilité d’exprimer et de vivre librement sa sexualité (à cause de la maladie de Louise).
Il faut impérativement dépasser cette censure. Freud évoque l’hypothèse que l’appareil psychique comporte deux matrices créatrices de pensée. Il oppose l’inconscient au conscient. Tous deux sont séparés par une censure qui filtre les pensées. (Ce que la censure écarte se retrouve dans le refoulement). Lors du sommeil, la censure se relâche sensiblement. C’est alors le conflit entre les pensées conscientes et les pensées inconscientes qui modifie le refoulement et permet la « formation d’un compromis ». Le refoulement trouve, inconsciemment, son expression dans les trois rêves de Jacques qui expriment, de façon voilée, l’ardent désir de coït. Bien entendu, le refoulement doit rester obscur pour ne pas trahir les pensées prohibées. Les femmes qui peuplent ses songes sont évanescentes et fuyantes. L’idée de fuite prédomine. Or, la fuite demeure inutile en ce sens que le héros ne parvient jamais à expulser ses désirs hors de lui. Jacques semble alors condamné, mais la présence de ces « créatures vénales » est le résultat de la formation d’un compromis. En rade, à cause de l’absence de théorisation rigoureuse, représente une prison. Alors, si l’on rapproche Jacques de son créateur, on comprend aisément le désarroi qui empoisonne la vie de Huysmans, fatigué de vivre auprès d’une femme malade qu’il aime malgré tout.
L’écriture d’un symbolisme médico-littéraire s’accorde harmonieusement avec la description des causes du refoulement. Dans le deuxième rêve, celui de la Lune, la maladie de Louise est symbolisée par le sol poudreux et ébréché. La Lune, emblème usuel de la féminité, n’est plus qu’une croûte pantelante et blessée qui figure le corps endolori de Louise. De plus, la Lune est un astre qui, bien que gonflé de mers et d’océans, demeure une lande désolée et inféconde. Oh, bel océan de poussière et de granit desséché ! Tel est le sort de Louise qui reste insensible aux désirs de la chair. L’abstinence devient obsession, l’obsession une névrose qui se traduit par d’étranges rêves et de terribles déviances…

b. Les déviances.

La campagne briarde est un étrange lieu de culte, une infecte nécropole où gisent d’inextinguibles pulsions charnelles. Aussi, les héros du roman sont victimes de déviances tout aussi surprenantes que préoccupantes.
Il faut rappeler que Jacques pense à l’adultère. Mais bientôt, il est pris de remords. Il se qualifie lui-même d’être « ignoble ». L’antienne des crises et des colères de Louise, provoquées par l’hystérie, provoquent un sentiment analogue :
« Elle eut regret de son injustice. Se soulevant un peu sur son lit, elle appela Jacques et l’embrassa, comme pour le dédommager de cette involontaire explosion d’égoïsme, comme pour démentir à elle-même la bassesse de ses réflexions. »
A ces deux « déviances mentales », viennent s’ajouter d’autres désirs qui fixent les prodromes des ennuis du couple. Le cas de Jacques est le plus délicat. A plusieurs reprises, il exprime et trahit son masochisme. Si, au début de l’œuvre, il se surprend à apprécier les effets d’une « douce neurasthénie », il choisit, à la fin du roman, de rester dans la passivité dès son retour à Paris. Tant de troublante velléité ne peut que nous laisser perplexes, comme s’il se complaisait dans la tourmente car, « maintenant que le retour était certain, imminent, là, il perdait tout courage et n’essayait même plus de tracer des plans. »
Mais, certainement, ce qui reste le plus probant pour la démonstration, repose en plein cœur du troisième rêve. Dans ce songe, Jacques erre dans les rues et contemple en chemin les hautes Tours de Saint Sulpice. Le style de Huysmans nous avait déjà étonnés lorsque l’auteur avait fait de Jean Des Esseintes une subtile anagramme de Saint Jean Baptiste. Il renoue ici avec la manipulation des lettres lorsqu’il choisit Saint Sulpice comme anagramme de « saint supplice ».
En rade explore également l’univers du fétichisme. Louise et Jacques qui, apparemment ne parviennent plus à partager ainsi qu’à communiquer leur amour, déplacent leur affection sur un misérable petit chat crasseux et agonisant. Louise éprouve une étonnante passion pour cet animal infect. Faut-il voir dans cette débauche de complicité un répugnant désir de zoophilie ? Telle une peau de chagrin, la fourrure du matou vient combler toutes les envies de Louise. Toutes ces déviances, symptomatiques de la dégénérescence de la communication du couple, ne sont que des dérobades pour ces deux personnages totalement apathiques. Aussi, convient-il, à présent, d’établir une analyse intime des songes de Jacques afin de répondre à toutes ses empoisonnantes interrogations.

2. Une tentative d’analyse psychologique.

a. Le roman comme effort de théorisation.

Aux prises avec ses propres démons, Huysmans révèle, dans En rade, une sérieuse volonté de faire œuvre scientifique. Pétri, depuis plus de quatre décennies, de connaissances médicales glanées dans diverses revues, l’auteur s’emploie à montrer les failles d’un système médical encore fragile.
Dans un premier temps, il parvient à réfuter les thèses contemporaines déjà établies.
Huysmans dégage trois conceptions du rêve qu’il critique farouchement. « Mais alors, comment expliquer par des souvenirs ces envolées dans les espaces insoupçonnés à l’état de veilles » s’interroge Jacques. Pour lui, comme pour Huysmans, les savants modernes ne sont que des oniromanciens stupides et pédants qui se perdent inévitablement dans les imbroglios de leurs apophtegmes et de leurs spéculations hasardeuses, dans leurs songeries de « démonistes » qui supposent, supputent de façon téméraire et incertaine…
Dans un second temps, Huysmans énonce quelques définitions.
Il définit, de façon poétique, l’inconscient qui agit durant la nuit comme « un état désorbité d’âme, soumis contre toute volonté à des impressions externes, travaillé par des nerfs écorchés contre sa raison dont les misérables défaillances s’étaient, quand même, dissipées depuis la venue du jour ».
Puis, sous forme que questions rhétoriques, il construit un schéma primaire de la formation du rêve :
« Y’avait-il, d’autre part, une nécessaire association des idées si ténue que son fil échappait à l’analyse ? »
Cependant, malgré ces définitions hésitantes et pusillanimes, Huysmans impose un modèle de réflexion bien plus pertinent que celui proposé par les premiers psychanalystes. En outre, le manque d’audace de Huysmans est caractéristique de son esprit tourmenté par un bonheur putrescent qui le prive de toute objectivité. Si l’énigme et le mystère fascinent autant Huysmans et son personnage, c’est sûrement parce qu’il paraît difficile d’en éclaircir les arcanes à un moment où l’âme a mal… Assurément, nous pouvons affirmer que l’écrivain chante les matines de la véritable interprétation des rêves.

b. La présentation du modèle freudien.

Comment Freud parvient-il à aboutir à la symbolique des rêves ?
En premier lieu, il s’agit de savoir si le rêve a une signification psychique ; il faut connaître sa fonction. Et puis, dans un second temps, il faut savoir si ce rêve est interprétable. Bien évidemment, dans En rade, chacun des trois rêves se trouve soumis à commentaire, chaque rêve a un sens.
Ensuite, il convient de séparer le « contenu manifeste » et le « contenu latent ». Le contenu manifeste regroupe les souvenirs hérités du rêve. Le contenu latent représente l’ensemble des pensées qui se rapportent au rêve. Quel processus psychique permet alors de passer du contenu manifeste au contenu latent ? Ici réside l’œuvre de l’analyste. On l’appelle « travail du rêve ». Dans le roman, l’analyse reste sommaire, et malgré un nombre infinitésimal de détails délicats, la clef des songes est manifeste.
Maintenant, il s’agit de savoir dans quelle catégorie se place chaque songe. Freud en détermine trois. Nous trouvons les rêves sensés et compréhensibles qui ne révèlent aucun désir caché de la vie lucide. La deuxième catégorie réunit les songes cohérents mais déconcertants, ceux qui produisent un effet de surprise (comme la disparition d’un proche). Enfin, le troisième groupe rassemble les rêves insensés et incompréhensibles, les rêves incohérents et confus. Certainement, les délires oniriques de Jacques appartiennent à cette catégorie.
Pour appliquer le travail du rêve, Freud commence par analyser certains éléments du rêve qui sont « l’exact contraire » de la réalité. C’est le travail d’opposition entre le contenu manifeste et le contenu latent. Le rêve suppose un processus de « condensation » et de « compression ». Lors d’une analyse, il est fréquent de constater que ce processus s’élabore à partir de deux éléments ou de personnes distincts mais qui partagent un élément commun. Donc, le travail du rêve superpose plusieurs composants qui engendre un tableau d’ensemble. La condensation permet d’unir en une seule entité tout le matériel disparate. Une fois ces éléments décomposés, il faut les analyser ; ainsi, le rêve trouve sa clef, le voile du mystère est dissipé.
Freud en arrive alors à la « dramatisation ». Il s’agit de la transformation d’une pensée en une situation concrète dans le songe. C’est la mise en situation du résultat de la condensation.
L’analyse touche alors à son but. Il reste, en dernier lieu, à développer « l’élaboration secondaire » qui permet de mettre en ordre les composants du rêve pour trouver la clef, c’est à dire, pour Jacques, l’objet précis du refoulement.
Le mystère alors éclairci, Freud apporte une nouvelle répartition, plus heureuse, des songes ; ceux qui figurent sans voile un désir non-refoulé, ceux qui expriment, voilé, un désir refoulé et ceux, plus angoissants, qui nous terrorisent.

c. Applications.

Nous avons établi que les rêves de Jacques appartiennent à la catégorie des songes insensés et incompréhensibles. Dans En rade, les éléments contraires sont présents. Dans le premier, le château qui se propulse dans les cieux correspond à la dégénérescence mentale et financière de Jacques :
« Et, comme soulevé par cette brume, le palais monta s’agrandissant encore, s’envolant, se perdant dans le ciel dans le labour noir où scintillait, là-haut, la fabuleuse moisson des astres. »
Les Tours de Saint Sulpice dressées, correspondent à l’impuissance de Jacques.
Dans les songes de Jacques, la condensation concerne davantage les êtres humains que les éléments matériels. Dans le cas d’une condensation de plusieurs personnes, Freud applique la dénomination « d’individus collectifs et composites ». C’est alors que l’épineuse image d’Esther nous revient. Etrange, inquiétante, obsédante jeune fille que cette Esther, l’incarnation de la beauté virginale tentatrice. En outre, dans les Saintes Ecritures, elle porte en elle le salut des enfants d’Abraham. On peut en déduire que, influencé par la lecture de la Bible, Jacques fait l’amalgame de toutes les jeunes beautés parisiennes qui, sexuellement, peuvent lui apporter la délivrance. Qui est l’horrible créature que Jacques croise dans le troisième rêve ? Peut-être une superposition de tante Norine (sexuellement épanouie) et de l’affreuse gamine de l’épicier (jeune et fraîche fille de la campagne). Rappelez-vous l’angoissant regard de la tante. Celui-ci, Jacques le retrouve, toujours aussi terrifiant, lors de sa rencontre avec la femme du rêve.
Dans le second rêve, lorsque Jacques et Louise font le voyage de la Terre à la Lune, la condensation concerne encore des êtres vivants puisque les blessures lunaires s’apparentent au corps meurtri dans sa femme ainsi qu’à la peau purulente et putride de Jacques rongée par les piqûres d’aoûtats. Notez, au passage, cette nouvelle débauche de plaisirs algolagniques:
« Il s’arrachait des copeaux d’épiderme et ne pouvait se rassasier du douloureux plaisir de se pincer... »
Dans le roman, la dramatisation entraîne un dégoût chez Jacques, une volonté de fuite. Arrive donc le stade dans l’élaboration secondaire. Avant les premières conclusions, nous pouvons sans crainte affirmer que le premier rêve exprime un désir puissamment refoulé et que les deux autres expriment une pesante angoisse…
Ce que, dans les trois songes, Huysmans met principalement en évidence, c’est la volonté de fuir. La notion de rade impose, à l’origine, l’idée de déplacement. Aussi, ce désir de fuite domine le reste. Dans le premier rêve, l’idée de fuite, elle est symbolisée par l’évanescence d’Esther et l’envol du palais du roi Assuérus. Le roi, symbole d’autorité, figure Jacques lui-même.
Dans le second rêve, nous avons constaté que le corps stérile de Louise s’apparentait au relief de la Lune. De plus, la multitude des instruments chirurgicaux, en même temps que la profusion des éléments phalliques (comme les montagnes de Taurus aux travers desquelles on reconnaît le taureau comme une manifestation puissante de virilité) s’imposent et se confondent en un élément problématique. En fait, il faut comprendre que la stérilité et l’infécondité de Louise (et celle de Jacques, menacé par la figure du taureau) alimentent chez Jacques un « complexe de castration ». Ici, les grandes étendues symbolisent la fuite. Jacques est figuré par le Grand Roi et toute « l’intrigue » de ce songe se résume dans ce paragraphe situé au centre exact du récit du rêve :
« Ce marais cristallisé tel qu’un lac de sel, ondulait, grêlé comme par une variole géante, criblé de marques rondes, aussi larges que ces bassins construits à Versailles sous le règne du Grand Roi… »
Enfin, dans le troisième songe, les éléments semblent beaucoup moins évidents à déchiffrer. Cependant, la terrifiante femme, image de la femelle vénale et lubrique, symbolise l’angoisse de Jacques qui redoute la maladie car, s’il fréquentait les créatures d’un sordide lupanar, s’il jouissait dans le vagin d’une hétaïre inconnue, qui sait quelle nouvelle et terrible infection il pourrait attraper ? De plus, la physionomie de cette femme dégénère à mesure que Jacques la contemple. Un parallèle se dresse avec Louise. Parvenu au comble de l’épouvante, Jacques n’a d’autre choix que de se résigner :
« Il se remit, tenta de se raisonner, parvint à se persuader que cette tour était un puits, un puits se dressant en l’air au lieu de s’enfoncer dans le sol, mais enfin un puits ; un sceau de bois cerclé de fer posé sur la margelle l’attestait du reste ; alors tout s’expliquait ; cette abominable gaupe, c’était la Vérité. »
Dans ce rêve, Jacques court en permanence et mentionne à maintes reprises l’idée de « prendre la fuite »… nous pouvons également affirmer que ce rêve figure une nouvelle fois l’angoisse de la castration. En effet, le narrateur décrit la présence répétée des chapeaux, et l’on sait avec certitude, depuis Freud, que le chapeau est un symbole phallique :
« Puis, fixés à de longs clous, des schapskas pistache, aux plates-formes groseille, et des schakos sans visières, en pots à beurre. »
Le rêve est donc un moyen de mieux se connaître. En ce cas, Huysmans, en rédigeant En rade, propose au lecteur une nouvelle forme de prose qui insufflera un nouvel esprit aux écrivains du siècle suivant. En faisant de sa fiction une œuvre visionnaire, Huysmans invente le roman de « sur-apprentissage » et repousse les limites de la connaissance de soi. Bien des années plus tard, en 1926, l’idée trouvera sa pleine maturité ainsi que sa suprême excellence avec Taumnovelle, le roman de l’écrivain psychanalyste autrichien Arthur Schnitzler, également confrère et rival de Freud.

3. Conclusions.

Avec cette étude, nous avons révélé les « capacités diagnostiques » du rêve tel que le conçoit Huysmans. Dans le récit, à plusieurs reprises, le héros s’entoure, malgré lui, d’objets tranchants et d’outils affilés comme lors de ce fameux jour où le facteur vient rompre le pain avec l’oncle Antoine et la tante Norine et qu’il « [suce] la lame de son couteau, avant de le refermer ». De même, un son, une syllabe, le « ch- » résonne inlassablement, tel un refrain obsédant, une chanson monotone, pour annoncer qu’à tout instant, Jacques redoute d’être « châtré ». Pas un chapitre, pas une page ne se trouvent contaminés par ce rythme agressif, cette aria funeste… Jacques vit dans un château hanté par des chouettes et des chats-huants. Chaque jour, après le départ du facteur qui porte un bien étrange chapeau, il nourrit un pauvre chat.
En outre la menace de la stérilité plane sur le couple. Une fois encore, ce motif figure dans la vie « éveillée » de Jacques. Le puits, symbole du sexe féminin (ainsi que tous les autres objets creux), n’offre pas son eau à Jacques. En revanche, tante Norine parvient brillamment à en extraire le précieux liquide.
Le puits, de par sa profondeur, est également le symbole de la régression. Et, la régression est synonyme de dégénérescence. Freud établit la coexistence de deux formes de régressions qui accompagnent le dormeur durant le sommeil.
La première régression concerne le développement du « moi » qui peut aller jusqu’à la satisfaction hallucinatoire du désir. Bien entendu, si cela était le cas pour Jacques, il pourrait, l’espace d’un paisible instant, goûter les charmes d’un succulent répit. La seconde régression concerne la libido du dormeur. Cette régression s’achemine régulièrement vers un « narcissisme primitif ». derrière ce narcissisme primitif, Freud entrevoit le substitut d’une scène infantile modifié par le transfert dans le domaine récent. Cette fois, nous retrouvons le cas clinique de Jacques : c’est peut-être durant son enfance qu’il a lu la Bible.
De plus, la régression de Jacques semble tout à fait inconsciente. L’élaboration du rythme des songes suffit à elle seule à prouver cette régression...
Dernière mise à jour de cette page le 31/03/2006

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