Ionesco : Macbett, l'écriture de la révolte
En 1972, Ionesco écrit Macbett, pièce dont il puise l’inspiration dans les sources du théâtre baroque britannique – modernisant ainsi la célèbre pièce de Shakespeare dont chacun, ici, connaît l’intrigue (au besoin, on prendra soin de la lire ! ^^).
Dramaturge engagé, farouche opposant au règne sanguinaire du dictateur roumain, Ionesco fait de cette nouvelle adaptation un plaidoyer politique.
D’emblée, le rire s’impose puisque Macbeth ( insistez sur la sifflante finale ) devient Macbett, à la manière d’une enfantine insulte. Plus loin, « merde », le dernier souffle du héros-tyran, rappelle l’exclamation ubuesque « merdre ». De quoi tourner en ridicule l’image du despote. Bien évidemment, il s’agit-là d’une fausse allégresse, et même les moments lyriques d’opéra et les incantations latines des sorcières ne font en rien oublier l’amertume et la critique de Ionesco.
Macbett est une tragédie moderne. Par analogie avec la pièce de Shakespeare, Macbett montre la chute d’un général qui se veut le sauveur d’une nation. Quand le premier s’exclame (V,5) : « La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire dite par un idiot, pleine de fracas et de furie et qui ne signifie rien », le second reprend : « Tout vous échappe. Nous ne sommes pas les maîtres de ce que l’on a déclenché ».
Plus largement, la pièce est une tragédie humaine car les réelles victimes sont les soldats guillotinés par les têtes couronnées et le personnage du limonadier, qui symbolise le peuple, et qui est menacé par un soldat – image contemporaine à Ionesco du dictateur terrorisant son peuple.
Macbett est une révolte contre les tyrans. Et la révolte est universelle, et atemporelle, dans la mesure où l’expression « L’Etat c’est lui » issue de la pièce rappelle le fameux « L’Etat c’est moi » de Louis XIV, et la référence à Œdipe nous ramène à l’aube de la tragédie littéraire (mais aussi humaine) . Mais c’est plus précisément les dictateurs européens du XXème siècle que le dramaturge attaque. En 1972, plusieurs sévissent encore, et notamment en Roumanie, son pays natal.
Ionesco fustige l’état de guerre, à la manière de Voltaire dans le troisième chapitre de Candide : « la lame de mon épée est toute rougie par le sang. J’en ai tué des douzaines, de ma propre main… ». Dans une tirade de Macbett, le mot « récréation » intensifie le spectacle de l’horreur. La guerre, en effet, ne fait aucun vainqueur sinon le despote : « Je n’ai pas vu Monseigneur sur le champ de bataille », rétorque un soldat peu avant de succomber à ses blessures. Et cette interrogation qui clôt la définition du tyran : « L’accession au pouvoir entraîne-t-elle la myopie ? »
De fait, Ionesco caricature l’image du tyran ( l’image de ses contemporains au pouvoir ) : « qu’on lui coupe la tête », « allez-y, exécutez », « tu auras la tête tranchée », clame Duncan, hystérique. Mais bientôt, le dictateur voit des ennemis partout, et c’est bien là les craintes d’un Staline ou d’un Ceausescu : « Etais-tu vraiment des nôtres ? »
Bref, sous divers aspects farcesques, Ionesco dresse dans cette pièce – bien moins connue que La Leçon, Les Chaises ou Rhinocéros – un panorama des misères de son temps.
Il raille activement les tyrans en manipulant rire, satire, caricature et évocations sordides comme la torture et le génocide.
Dernière mise à jour de cette page le 31/03/2006