Racine : Esther; une tragédie éducative
On connaît Racine pour ses tragédies inspirées de l’Antiquité. Mais on oublie parfois ses œuvres qui s’inspirent de la Bible et plus précisément de L’Ancien Testament. Avec Athalie, Esther est l’une des pièces qu’il composa à la demande de Madame de Maintenon, ultime épouse de Louis XIV et dévote à démesure, soucieuse de l’éducation des petites pensionnaires de Saint-Cyr…
En ce qui concerne l’histoire d’Esther, je laisse le soin à mes lecteurs de fouiller l’Ancien Testament. La pièce de Racine propose à la fois d’éduquer les demoiselles de Saint-Cyr et de corriger les mœurs de la noblesse de son temps.
Esther s’inscrit dans une tradition littéraire. Inspiré de la délivrance de la nation d’Israël par le sacrifice d’une jeune fille, le texte de Racine prend également ses sources dans le théâtre baroque espagnol ; en 1610, Felix Lope de Vega Carpio compose La Hermosa Ester. En France, Pierre Matthieu signe sa fameuse trilogie : Esther, Vashti, Aman en 1589 ; Montchrétien écrit Aman en 1601 ; Pierre du Royer, Esther, en 1642. Racine, s’adressant à un public de jeunes filles, adoucit la cruauté du théâtre baroque et Renaissant. Néanmoins, le statut tragique de l’héroïne pose un problème. En effet, dans Britannicus, le dramaturge, qui s’inspire d’Aristote, écrit que le héros tragique « est bien loin d’être parfait, il faut toujours qu’il ait quelque imperfection ». Or, Esther est une princesse à la bonté et à la foi exemplaires. Dans la préface d’Andromaque, Racine ajoute que la héros a « une bonté médiocre, une vertu capable de faiblesse, et qu’il tombe dans le malheur par quelque faute qui le fasse plaindre sans le détester ». Une fois encore, nous sommes bien loin d’Esther. Or, Racine affirme livrer-là une tragédie. Alors, comme le souligne Charles Mazouer dans son essai, on peut se demander si « les tragédies bibliques sont tragiques ». Il ne convient pas ici de discuter des différences entre « tragique » et « tragédie ». Toutefois, la question est posée.
Ce qui est certain, c’est que Racine écrit une œuvre moralisatrice, un triomphe de la foi. Dès lors, la tragédie repose non plus sur le dénouement infortuné, mais sur le chemin de croix que le héros entreprend dans sa quête de D.ieu. A ce titre, les scènes d’agôn ( de combat verbal ) montrent le déchirement de la princesse : « Misérable, le Dieu vengeur de l’innocence, // Tout prêt à te juger, tient déjà sa balance. » (I,7). Egalement, le tragique s’exprime par le sacrifice d’Esther. Dimension « puissante » dans la littérature avec le sacrifice d’Abraham, ou celui d’Isaac ( cela dépend du point de vue ), le sacrifice est une espèce de purification, qui permet à la catharsis ( la purgation des passions au théâtre) de fonctionner dans le cœur des demoiselles de Saint-Cyr. La « morale » de la pièce, en ce qui concerne des fillettes, est une confiance aveugle à l’Eternel.
Sous des allures de divertissement, Esther est une leçon de morale pour la noblesse de Cour. Un réseau de liens entre passé biblique et actualité se trame dans les vers de la pièce. Racine se propose de châtier les conspirateurs et les hypocrites, les nostalgiques de la Fronde : « J’ai découvert au Roi les sanglantes pratiques // Que formaient contre lui deux ingrats domestiques » (I,1) ; « C’est pour toi-même, Aman, que tu vas prononcer // Et quel autre que toi peut-on récompenser ? » (II, 5)…
Dans un second temps, l’argumentation du dramaturge vieillissant (il écrit la pièce en 1689, il a alors 50 ans, dix ans avant sa mort) repose sur un retour à la dévotion : « Retracez-lui d’Esther l’histoire glorieuse, // Et sur l’impiété la fois victorieuse. » ( Prologue).
L’œuvre de commande eut un succès retentissant auprès des jeunes pensionnaires de Saint-Cyr qui durent interpréter chacun des rôles, même les masculins. Le résultat fut que l’engouement des demoiselles alerta les évêques de Versailles qui, fâchés d’une telle attitude, influencèrent le Roi qui interdit toute représentation publique.
Madame de Maintenon, marrie, dut renoncer à ses projets et réforma l’établissement.
Dernière mise à jour de cette page le 31/03/2006