Sade : Justine, un personnage paradoxal

Le 23 juin 1787, depuis sa cellule à la Bastille, Sade entreprend de composer l’un de ses contes philosophiques ( qu’il remaniera plusieurs fois ensuite ) ; Les Infortunes de la vertu, œuvre mettant en scène Justine, une jeune fille pieuse et vertueuse aux prises avec les horreurs du monde qui l’entoure.
C’est à la seconde lecture qu’est né en moi un curieux sentiment, une étrange interrogation. Et si, dans ce mode corrompu, Justine n’était pas totalement innocente ?

Bien évidemment, Justine est une victime. Très vite, elle fait le constat d’un monde souillé, d’une « époque fatale pour la vertu d’une jeune fille » et d’une jeunesse (la sienne pourtant si courte) épouvantable : « Un usurier, dans mon enfance, veut m’engager à commettre un vol, je le refuse, il s’enrichit et je suis à la veille d’être pendue. Des fripons veulent me violer dans un bois parce que je refuse de les suivre, ils prospèrent et moi je tombe dans les mains d’un marquis débauché qui me donne cent coups de nerfs de bœuf pour ne vouloir pas empoisonner sa mère… » Et ainsi pendant près de quarante lignes… Elle est aussi victime de D.ieu qui finit – mais est-ce la Fatalité antique ? – par la tuer ( « La foudre était entrée par le sein droit, elle avait brûlée la poitrine, et était ressortie par sa bouche… », ainsi des « organes de la foi », le cœur et la bouche) peu après en avoir fait une martyre, « immolée presque sans connaissance et sans mouvement ».
Justine, c’est aussi la victime des gens qui l’entourent. Tour à tour malmenée par l’avarice des nobles, leurs actes assassins et leur libertinage démesuré, elle finit par se perdre dans un monastère régenté par des moines immoraux aux rituels bacchiques à la religiosité plus que douteuse ( pour Sade, D.ieu est injuste car il laisse souffrir un de ses plus dévouée servante, et inexistant puisque les hommes se méprisent tellement).

Mais Justine est plus sûrement un personnage paradoxal. Elle mène une quête vertueuse, mais en même temps, elle exprime son envie d’aller au couvent avec un langage passionné, plein de déraison : « Le récit de cette bergère m’ayant enflammé davantage encore, il me devint impossible de résister au désir que j’avais d’aller en pèlerinage à ce couvent… »
Et puis, aux prises avec Dalville, horrible amant de sa sœur Juliette, et oubliant toute humilité, elle avoue une satisfaction presque physique à faire le bien : « Tu te livrais donc à une jouissance ? Par où diable prétends-tu que je sois obligé de te récompenser des plaisirs que tu t’es donnés… ».
Ici, la mention « diable » est intéressante car, si l’on en prend la racine, on constate que le « diable » est celui qui divise. Or, c’est cela qui caractérise plus justement Justine ; l’ambiguïté.

Dernière mise à jour de cette page le 31/03/2006

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