Wilde : Salomé ; un drame du corps
Oui, Oscar Wilde est un écrivain britannique. Très britannique même. Malgré tout, comme tout artiste européen de son époque ( voir Maeterlinck ), et je dis cela non sans une certaine pointe de chauvinisme, il fut séduit par la langue française, si bien que Salomé fut composée en français avant que de se voir meurtrie par d’affreuses traductions anglaises dont la plus insipide est celle de Vyvyan Holland, parricide de Wilde …
Comme toute pièce symboliste, Salomé repose sur un réseau plus ou moins abstrus de symboles. Dans cette pièce, domine la présence du miroir circulaire qui, tel l’antique Protée, revêt plusieurs formes. Il est tour à tour le plat sur lequel repose la tête de Iokanaan, le bouclier du garde qui s’abat sur la jeune femme, et l’œil des personnages qui évoluent sur scène.
Cette circularité est synonyme de répétition, de retour au stade initial. A ce titre, le miroir accuse plus d’un paradoxe. S’il reflète un corps ou un objet, il n’est jamais ce corps ou cet objet mais une simple projection, une simple image. Il fonctionne par système d’analogie. De ce fait, tout ce qu’il réfléchit ( et notez bien la polysémie ) est sujet à interprétation. Or, dans le texte wildien, la vue trahit la perception des corps et des identités. Jean-Baptiste, par exemple, n’est plus un saint, mais son nom est orientalisé. Il s’appelle Iokanaan ( on reconnaît le prénom Jean ), beau jeune homme ouvertement désirable pour son corps et non pour sa dimension religieuse. Par ailleurs, Salomé « n’est » jamais, mais « semble » toujours. Aux yeux des gardes, « elle est comme une femme morte », « elle ressemble au reflet d’une rose blanche dans un miroir d’argent ».
On a coutume de dire que le regard – l’œil – est le miroir de l’âme. Or, dans la pièce, l’œil est toujours anormal, voire pathologique. Il est d’abord visionnaire, quand Iokanaan affirme « après moi viendra un autre encore plus puissant ». Il est aussi reproché puisqu’Hérode, beau-père de Salomé, ressemble à un voyeur ; « vous regardez trop », l’accuse son épouse, la mégère Hérodias. Il est, enfin, condamnation à mort : Salomé ordonne l’assassinat de Iokanaan puisque celui-ci refuse de la regarder comme une femme qui le désire. A la fin de la pièce Hérode désire que Salomé se cache, comme pour condamner ses péchés, et donne l’ordre aux soldats de s’abattre sur elle.
De ce fait, le miroir devient l’instrument de la punition. Il punit l’hybris ( l’orgueil humain ), poncif du théâtre depuis l’Antiquité. Car, si les yeux trahissent la réalité, les miroirs affirment, en définitive, la vérité : « Il ne faut regarder ni les choses ni les personnes. Il ne faut regarder que dans les miroirs. Car les miroirs ne nous montrent que des masques », déclare Hérode. Dans la pièce tout ce que le spectateur voit est, en définitive, un drame du corps et l’œil n’est qu’une porte à une chair polymorphe et monstrueuse.
On peut ici diviser le polymorphisme en quatre catégories essentielles, et le monde de l’enfance semble être le premier facteur de la mutation des corps. En effet, les répétitions hystériques de Salomé réclamant la tête de Iokanaan (on en compte huit au total) rappellent furieusement la Reine de Cœur dans Alice au pays des Merveilles de Lewis Carroll. En outre, le thème du miroir rappelle la suite des aventures de la petite fille. De même, les interminables discussions théologiques ( l’une d’elle s’étend sur plus de cinq pages ! ) qui polluent allégrement la pièce de Wilde sonnent comme les conseil de l’affreux Dodo durant la course à l’Echalote. Enfin, l’impuissance d’Hérode ( impuissance à la fois sexuelle et psychologique ) fait écho au petit roi du même roman de Carroll qui acquiesce à la moindre volonté de sa Reine.
La part de la mythologie grecque est plus ouvertement signifiée. Iokannan est assimilé aux terribles Erinyes, celles-là mêmes qui punirent Oreste et Hélène : « tes cheveux sont horribles ( …) on dirait des nœuds de serpents… » A ceci s’ajoute Hérodias qui, telle Circé, voit chez les hommes des espèces animales.
Le thème de l’inversion est signe de dégénérescence sexuelle. La pièce expose un Hérode féminisé, détenteur d’un anneau ; symbole pénétrant de la femme. A contrario, son épouse est virile, autoritaire.
Enfin, quatrième point, le folklore gothique influence Wilde. Salomé est qualifiée de « monstrueuse » par Hérode. A la fin de la pièce, le baiser nécrophile rappelle Lucy Westenra dans le Dracula de Stocker. Semblable à un vampire, la princesse se délecte à l’idée d’embrasse feu son bien-aimé. Le sang alimente la vie comme pour Ligeia, l’héroïne de Poe. Rappelons que le vampire ne se reflète pas dans le miroir et que Salomé a des "soucis" avec le miroir... Grâce à l’invention récente du cinématographe à la rédaction de la pièce, Salomé donnera naissance à un myriade de femmes fatales que l’on nomme « vamps ».
Le polymorphisme et l’œil des personnages obligent alors à une esthétique de la variété. Salomé est à la fois pièce de théâtre, traité artistique, œuvre poétique et spectacle de danse … ainsi, toutes ces mutations ne sont que les symptômes d’une âme amorale.
Dernière mise à jour de cette page le 31/03/2006