La dimension introductive du roman Confession d'un masque

En 1949, Mishima fait publier son premier roman à succès. Il s’intitule Confession d'un masque ( “Kamen no Kokuhaku”, en japonais) et retrace les vingt premières années de la vie de l’écrivain. Dans cette première oeuvre autobiographique, que certains considèrent comme la pièce maîtresse de Mishima, l’auteur, ainsi qu’il l’avoue à son éditeur en 1948, tourne sur lui “le scalpel de l’analyse psychologique” pour tenter de “se disséquer tout vivant”.
Mishima a la conviction que toute sa personnalité s’est progressivement constituée au fil de ses jeunes années. Il puise dans ses souvenirs les plus obscurs certaines scènes majeures, des images traumatisantes de cette époque qui paraissent avoir fixé à jamais les attributs du corps masculin désiré comme la représentation du martyr de Saint Sébastien qui le hantera toute sa vie. Au Collège des Pairs, tout d’abord, il écrira un poème à la gloire du joli supplicié. En 1948, il écrira une courte nouvelle intitulée Martyre (“Junkyo”). Puis, en 1966, il collabore avec le célèbre photographe Kishin Shinoyama en posant en Saint Sébastien nippon. Le tirage montre Mishima dans l’attitude choisie par Guido Reni pour sa propre figuration du saint, celle qui avait provoqué la première éjaculation de l’écrivain. L’adoration pour le martyre est due à la nudité puisque le physique contribue à la réalisation la plus proche du fantasme sexuel et du désir homosexuel en même temps qu’à l’image d’un corps meurtri, blessé par des armes. En même temps, l’idée maîtresse de cet ouvrage est que la courte jeunesse s’offre gracieusement au sacrifice de la guerre. Le raisonnement de Mishima repose sur l’omnipotence de la mort comme l’affirmation absolue, suprême et glorieuse de sa vie. Ceci est symbolisé de façon poétique en ce sens que Confession d'un masque représente le bilan de sa jeunesse, une rupture nette, une sorte de décès qui fonctionne selon le principe de la chrysalide et qui permet de naître une seconde fois.
Il faut dire que la principale source d’inspiration du jeune Mishima est la dernière vague des écrivains romantiques de l’ère Showa qui s’étend de 1938 à 1944 et brille avec la revue Bungei-Bunka (littéralement, Art et Culture) publiée de juillet 1938 à août 1944. Mishima y participe activement. La fin de ce romantisme sonne parmi les cendres de la défaite japonaise et le suicide de l’un des représentants de ce mouvement artistique, le poète Hasuda. Nul doute que cette puissante image de l’écrivain engagé pour son pays aura su marquer et enflammer la passion de Mishima à l’aube de sa vie adulte. Le travail de ces maîtres romantiques posera les piliers de la pensée de l’auteur qui fustige la culture moderne et l’influence anti nationale exercée par le monde occidental. Enfin, Yukio Mishima reconnaît en la personne du poète d’Ito un maître romantique dont les thèmes récurrents comme la mort héroïque ( largement développée dans Confession d'un masque ), la nostalgie et le culte du soleil purificateur s’imposeront de façon impérieuse dans les romans postérieurs comme Le Tumulte des flots ou Le Marin rejeté par la mer.
Dès 1941, le garçon, alors introduit au sein du fastueux milieu de la Bungei-Bunka par son mentor, le professeur Shimizu, publie régulièrement, à chaque numéro, son premier ouvrage sous la forme d’un feuilleton (Forêt en fleurs). C’est à cette époque qu’il adopte le pseudonyme de Yukio Mishima. Mishima désigne le nom de la ville dans laquelle se réunit le groupe de la Bungei-Bunka. Déjà, dans chacune des quatre parties qui composent le recueil, le jeune romancier explore les paysages thématiques énoncés dans Confession d'un masque qui scelleront pour toujours son univers créatif. Il aborde l’extase mystique purifiée dans la mort et la lutte de l’homme et de la mer, tant d’images dont il se nourrit depuis sa plus tendre enfance à chaque fois qu’il se retrouve seul dans sa chambre. Ces thèmes seront ensuite plus largement approfondis dans Le Marin rejeté par la mer, roman dans lequel il excelle dans la description et l’analyse de l’amour pour les flots. Dans ce roman, il insiste sur la destinée particulière du héros et sur le caractère mystique de la mort.
La religion est au centre de Confession d'un masque. Si Mishima y exclut les croyances du shintô les références chrétiennes et les allusions mythologiques, en revanche, y abondent. Chaque fantasme, chaque rêve est placé dans un contexte religieux occidental car il est vrai que la culture grecque regorge d’amours homosexuelles. L’image la plus traumatisante pour le lecteur reste certainement celle où Mishima, lors d’un banquet, s’identifie au cruel Tantale qui, pour gagner la faveur des dieux, leur offrit son plus jeune fils en pâture. Horrifiés, les Olympiens le condamnèrent à un châtiment éternel au séjour des Enfers. Cette image préfigure le sort réservé au triste héros du Marin rejeté par la mer:
“Un bruit de rires venait du haut de l’escalier de pierre. Je levai les yeux et vis un autre cuisinier qui descendait les marches, tenant par le bras le jeune camarade de classe musclé dont je viens de parler. L’adolescent portait un pantalon de marin et une chemise de polo bleu sombre qui lui laissait la poitrine nue.
“Tiens, c’est B. n’est-ce pas?” Lui dis-je d’un air dégagé.
Parvenu en bas de l’escalier, il prit une pose nonchalante, sans ôter les mains de ses poches. Se tournant vers moi, il se mit à rire d’un air railleur. A ce moment précis, le cuisinier s’élança sur lui par-derrière et le serra à la gorge.
Le jeune homme se débattit avec violence. Tout en observant ses efforts pitoyables, je me disais : “ C’est une prise de judo- oui c’est cela, une prise de judo, mais comment se nomme-t-elle ? C’est bon, étrangle-le encore- il ne pouvait pas être déjà vraiment mort- il n’est qu’évanoui.”
Soudain la tête du jeune homme pendit mollement au creux du bras massif du cuisinier. Puis le cuisinier saisit le jeune homme sans précaution et le laissa tomber sur la table. Le second cuisinier alla vers la table et se mit à s’occuper du garçon avec des gestes précis ; il le dépouilla de son polo, lui ôta son bracelet-montre, lui retira son pantalon et le mit tout nu en un rien de temps.
Le jeune homme nu gisait là où il était tombé, les lèvres un peu écartées. Je posai sur ces lèvres un baiser prolongé.
“Comment le met-on ? Sur le dos ou sur le ventre ? me demanda le cuisinier.
-Sur le dos, je suppose”, répondis-je, songeant en moi-même que dans cette position, la poitrine du garçon serait visible, pareille à un bouclier couleur d’ambre.
L’autre cuisinier prit sur une étagère un grand plat qui semblait être de provenance étrangère et l’apporta sur la table. Il était exactement de la taille nécessaire pour contenir un corps humain et était curieusement fait, avec cinq petits trous percés de chaque côté à travers le rebord.
“Oh, hisse !” dirent les deux cuisiniers à l’unisson, soulèvent le jeune homme inconscient et le déposant sur le plat, couché sur le dos. Puis, sifflant gaiement, ils passèrent un cordon dans les trous de chaque côté du plat, pour y attacher solidement le corps du garçon. Leurs mains agiles s’affairaient adroitement à la tâche. Il disposèrent avec art quelques grandes feuilles de salade autour du corps nu et posèrent sur le plat un couteau à découper et une fourchette de dimensions insolites.
“Oh hisse !” répétèrent-ils, en chargeant le plat sur leurs épaules. J’allai leur ouvrir la porte donnant dans la salle à manger.
Nous fûmes accueillis par un silence plein de sympathie. Le plat fut déposé sur la table, emplissant l’espace vide qui jusqu’alors brillait, nu, dans la lumière. Je pris sur le plateau le grand couteau et la grande fourchette et je demandais:
“Par où vais-je commencer ?”
Il n’y eut pas de réponse. On sentait, plutôt qu’on ne les voyait, de nombreux visages tendus vers le plat.
“Voici sans doute un bon endroit pour commencer.”
Je plantai tout droit la fourchette en plein cœur. Un jet de sang me frappa au visage. Tenant le couteau de la main droite, je me mis à découper la chair de la poitrine, doucement, d’abord par tranches minces...”
Dans ce court passage, Mishima introduit une grande partie de ses futurs sujets de prédilection comme la présence du marin, la vaine lutte du héros contre la mort, la torture, le voyeurisme et le sang.
Plus haut, dans Confession d'un masque Mishima explique simplement l’origine de ses désirs sadiques. La maladie et sa faible constitution font de lui un être affamé de chair et assoiffé de sang. “Mon insuffisance naturelle de sang avait d’abord implanté en moi l’impulsion de rêver d’effusions de sang”. Quant au contexte occidental, il représente une part d’inconnu pour un petit Japonais au même titre que, pour nous, l’Asie est une contrée pleine de mystère. C’est plus tard que les religions d’extrême orient trouveront leur place dans des romans comme Une soif d’amour, dans lequel Mishima décrira une enivrante procession religieuse majestueusement menée par une troupe de jeunes hommes virils dénudés. Dans Le Pavillon d’Or, le jeune héros décide de mettre le feu au temple shintô auquel il est attaché…
Toute cette violence, déjà fortement présente chez le petit Kimitake, doit être considérée comme une volonté de rejeter le monde, comme un refus de grandir et d’appartenir au monde adulte. Dans Confession d'un masque, Mishima avoue qu’à l’âge de quatorze ans “la pensée de pouvoir un jour parvenir à la taille d’un adulte m’emplissait de crainte, je redoutais quelque terrible danger”. En cela, le jeune narrateur préfigure la venue de certains de ses personnages à venir.
Mishima, en très mauvais termes avec son père, transmet toute sa rancœur envers l’autorité paternelle à Noboru, le jeune protagoniste de douze ans du Marin rejeté par la mer. Tous deux rêvent d’un monde dans lequel les parents seraient bannis, où le père serait absent. Noboru, en compagnie de ses amis, dresse une série de griefs à l’encontre de la figure paternelle que Mishima, durant son adolescence, n’aurait pas reniée. “Les pères!… Parlons-en. Des êtres à vomir ! Ils sont le mal en personne. Ils sont chargés de tout ce qu’il y a de laid dans l’humanité. Il n’existe pas de père correct. C’est parce que le rôle de père est mauvais (…). Leur conscience les blesse parce qu’ils ne font jamais attention à leurs enfants et finalement ils voudraient que les enfants les comprennent”. Ainsi aurait pu parler Mishima lorsque son père déchirait ses brouillons.
Une autre manifestation du refus de grandir est ce désir secret de mourir avant d’avoir eu le temps de devenir adulte. Un jour, un camarade de classe lui dit qu’il mourrait avant l’âge de vingt ans. Mishima se souvient que “cette prédiction exerçait sur lui un attrait étrangement délicieux et romanesque”. En cela, Mishima annonce trois des quatre derniers héros de la tétralogie de La Mer de la fertilité ; Kiyoaki Matsugae, protagoniste de Neige de printemps qui se meurt transi d’amour et de froid pour sa bien-aimée, Isao qui, dans Chevaux échappés préfigure Mishima lui-même en se suicidant selon le rituel du seppuku, la princesse siamoise Ying Chan, triste héroïne du Temple de l’aube qui se fait accidentellement piquer par un serpent et finalement Toru dans L’Ange en décomposition qui, voulant se donner la mort, devient aveugle…

Dernière mise à jour de cette page le 09/03/2006

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