La femme dans le roman de Mishima
“L’homme donne sa semence à la femme. Alors débute son long, long voyage indescriptible en direction du nihilisme."
Mishima, Le Livre de la sagesse anti-chaste, 1966.
Dans Confession d'un masque, la femme vénale est la fausse accompagnatrice de la première relation sexuelle. Lorsque que le jeune Mishima se rend pour le première fois dans un lupanar en compagnie d’un camarade d’université, il s’aperçoit qu’il ne peut faire l’amour à une femme:
“Le sentiment du devoir me contraignit à l’embrasser. La serrant contre moi, je m’apprêtais à lui donner un baiser. Alors, ses lourdes épaules s’agitèrent follement, secouées par le rire.
-Ne fais pas ça. Tu te mettrais du rouge à lèvres partout. Voilà comment on s’y prend.
La prostituée ouvrit sa grande bouche aux dents en or encadrées de rouge à lèvres et sortit une langue épaisse comme un bâton. Suivant son exemple, je sortis aussi la mienne. Les bouts de nos langues se touchèrent…
Peut-être ne me comprendra-t-on pas si je dis qu’il existe une torpeur semblable à une douleur violente. Je sentais tout mon corps se paralyser sous l’effet d’une telle douleur, une douleur intense, mais que cependant je ne sentais pas du tout. Je laissais tomber ma tête sur l’oreiller.
Dix minutes plus tard, mon incapacité ne faisait plus aucun doute. Mes genoux tremblaient de honte”.
La perte de la virginité avec une prostituée est une thème récurrent dans l’œuvre de Mishima. Cet original éveil à la sexualité accuse une fois encore le caractère marginal des personnages. On apprend, par exemple, que Ryûji “avait perdu sa virginité au cours de son premier voyage. A Hongkong un camarade plus ancien l’avait emmené chez une prostituée” et le novice Mizoguchi “parvient sans conteste à la satisfaction physique” entre les cuisses de Mariko, une petite putain de Kyôto…
Bien souvent, la femme est synonyme de mensonge. Dans Confession d'un masque, la figure de Jeanne d’Arc brise les rêves de Kimitake. Dès lors, Yukio Mishima met en scène plusieurs personnages qui choisissent l’alternative de nier ou de rejeter l’existence de la femme. Nous avons vu qu’Isao Iinuma entendait garder sa pureté en se refusant à son amie Makiko. Dans Les Amours interdites, Yûichi, à son tour, choisit d’oublier le corps de sa femme qui lui déplaît tant, ce corps qui le pousse à une mort psychologique:
“… De toute façon, ce qu’il lui fallait dans son lit, c’était un beau mâle. Il fallait que son reflet s’interposât entre la femme et lui. Sans ce recours, le succès serait douteux. Les yeux fermés, il caressa Yasuko. En cet instant, il imaginait le double de son propre corps.
Dans la chambre obscure, les deux êtres peu à peu devinrent quatre. Il fallait faire progresser simultanément l’étreinte qui unissait le Yûichi réel et la Yatsuko métamorphosée en garçon, et celle qui unissait le Yûichi fictif qui aurait pu aimer une femme et la Yasuko réelle. Et cette double illusion faisait naître par instant une joie rêveuse. Mais pour aussitôt se fondre en un ennui insondable.”
De même, dans L'Ecole de la chair, Teruko, l’incarnation du désespoir du Japon moderne selon Mishima, exclut de façon véhémente l’image de la femme “sexuelle”:
“Moi? Je resterai toute ma vie ici. J’aimerai un homme pour en être abandonnée, puis un autre qui me laissera également tomber… et, pour finir, avec les économies que j’aurai amassées, j’achèterai les bontés d’un jeune vaurien qui, n’en voulant qu’à mon argent, m’assassinera."
Les femmes représentent une redoutable entrave au bonheur et à l’épanouissement de l’érotisme de certains personnages masculins. La couleur rouge, telle une flaque de sang menaçante, semble accompagner les figures féminines. Lorsque le narrateur de Confession d'un masque est présenté à Sonoko, cette dernière porte “une veste de cuir rouge”. Voilà la façon dont il introduit la jeune fille dans le roman. Plus loin, quand il attend Sonoko pour lui donner des livres, elle apparaît portant “une veste cramoisie”. Sans jamais développer ces allusions à la couleur rouge, Mishima parvient à donner une désagréable impression de mort, d’échec et de terreur. Dans Le Marin rejeté par la mer, le rouge peint sur les ongles de Fusako impose une vision morbide qui préfigure la mort de Ryûji. “Dans ces moments le rouge des ongles manucurés formait un faisceau qui faisait frissonner Noboru croyant que c’était du sang ”. Aux yeux de Noboru, le rouge symbolise le sang du marin qui se fourvoie en se perdant dans les bras de Fusako…
La femme adultère est source de colère. Dans Le Pavillon d’Or, Mizoguchi se souvient qu’une nuit, lorsqu’il était petit garçon, sa mère trompa son époux sous la moustiquaire que toute la famille occupait. Mishima décrit cette scène avec une maîtrise pointue de la suggestion:
“Nous n’avions, au temple, qu’un très petit nombre de moustiquaires. C’est miracle que père ne nous ait pas contaminés, ma mère et moi, car nous dormions tous les trois sous la même. Avec Kurai, cela faisait quatre. (…) Il y avait quelque chose d’insolite dans l’espèce de roulis dont la moustiquaire était secouée.
La même année, en 1956, Junichirô Tanizaki publie La Confession impudique (“Kagi”). Ce roman relate, sous la forme d’un journal intime, les difficultés d’un vieil homme qui ne parvient plus à satisfaire les désirs de son épouse. Après plusieurs échecs successifs en matière de stimulants, il découvre la toute-puissance de la jalousie en jetant sa femme dans les bras d’un autre homme. La triste ironie de ce roman est que le vieil homme succombe à une crise cardiaque, les exigences de sa femme étant si enflammées qu’un amant ne lui suffit pas.
Parfois, dans les romans de Yukio Mishima, les descriptions des scènes érotiques sont menées à la façon d’une peinture. Marguerite Yourcenar souligne le fait que l’auteur “a voulu faire l’équivalent d’un shunga”, une estampe érotique qui figure la passion de Kiyoaki et de Sakoto.
Ce style imagé est assez courant dans le romantisme japonais. Le recours à l’estampe ou à la peinture classique en rouleau caractérise également le travail d’un maître comme Kawabata. Dans Les Servantes d’auberge, en 1930, il représente, à la manière d’un triptyque évoquant des scènes de la vie domestique, les vicissitudes de la vie des femmes qui travaillent durant trois saisons dans une station thermale qui repose dans un coin perdu d’une petite montagne.
Je donne un dernier exemple de cet érotisme décrit au pinceau. Dans Le Temple de l’aube, Honda est le témoin des amours saphiques de Ying Chan et de son amante Keiko qui rappellent d’anciennes estampes érotiques:
“ Dans la pénombre, des membres inextricablement emmêlés se tordaient sur le lit qui lui faisait face. Un corps blanc rondelet et un autre brun foncé étaient étendus, les têtes dans des directions opposées, épuisant leurs désirs lascifs. (…) Deux chevelures noires ondulées pressaient intimement deux monticules noirs pubescents d’ombres également remplis. Les mèches gênantes échevelées épandues sur les joues se changeaient en marques d’amour. Des cuisses brûlantes et lisses reposaient en contact intime avec les joues lisses et brûlantes et les tendres abdomens se soulevaient telles des baies menues sous la lune. (…) Des seins qu’avait abandonnés la partenaire tournaient à la lumière leurs tétons innocents, tremblant parfois comme par l’effet d’un courant électrique".
Cette scène, qui semble décrire un torride érotisme lesbien, est en réalité une forme perverse d’érotisme masculin puisque Honda, tapi derrière la bibliothèque de la chambre de Ying Chan, épie les deux femmes…
Dernière mise à jour de cette page le 09/03/2006