Mishima et la puissance érotique des uniformes
“Il pleut quelquefois en septembre. Aux muscles des ouvriers du port et de l’arsenal, la pluie colle leurs légers vêtements de toile, la chemise, le pantalon bleu.”
J.Genet, Querelle de Brest, 1947.
1. A l’origine de la perversion.
Les images que contemple Yukio Mishima dès sa petite enfance établissent les prodromes des désirs homosexuels et révèlent sa sexualité. Le plus ancien souvenir du petit Kimitake est un jeune homme vêtu de haillons, un jeune vidangeur qui excite la curiosité de l’enfant. L’écrivain nous décrit cette rencontre au début de Confession d'un masque:
“Je ne sais si c’était ma mère, une bonne d’enfant, une servante ou une tante qui me tenait par la main. La saison n’est pas précise non plus. Le soleil de l’après-midi tombait faiblement sur les maisons le long de la pente. Conduit par la main de cette femme oubliée, je grimpais la pente pour rentrer à la maison. Quelqu’un descendait vers nous et la femme me tira brusquement la main. Nous nous écartâmes et restâmes à attendre au bord du chemin”...
D’emblée, par l’absence de précision temporelle et par l’anonymat de la femme -cet anonymat qui peut vraisemblablement représenter l’indifférence de Mishima à l’égard des femmes- Mishima nous plonge dans le mystère. Cette rencontre, comme plus tard la découverte du portrait de Saint Sébastien, est vécue comme une révélation. Elle passe par la jouissance de la vue et Mishima la dépeint à la manière de l’esthète qui regarde une toile pour la première fois:
“Sans aucun doute l’image de ce que je vis alors a pris une nouvelle signification chaque fois où elle a été examinée, ranimée, méditée. Car à l’intérieur du périmètre flou de la scène, seule la silhouette de ce “quelqu’un qui descendait la pente” se détache avec une netteté hors de proportion. Et non sans raison: cette image est la plus ancienne de celles qui n’ont cessé de me tourmenter et de m’effrayer pendant toute ma vie.”
Cette description pose les fondements de l’idée que Mishima se fait du corps humain en tant qu’œuvre d’art. Confession d'un masque propose au lecteur une véritable galerie de portraits dont les contours ont été dessinés par la main perverse du maître. En outre, dans ses romans, Mishima exploite l’imagerie populaire homosexuelle à travers ses héros en uniforme. L’aspect misérable du vidangeur intrigue Kimitake :
“C’était un jeune homme qui descendait vers nous avec de belles joues rouges et des yeux brillants, portant autour des cheveux un rouleau d’étoffe sale en guise de serre-tête. (…) C’était un vidangeur, un collecteur d’excréments. Il était vêtu en ouvrier, chaussé de sandales à semelle de caoutchouc et à dessus de toile noire, les jambes serrées dans un pantalon de coton bleu foncé, du genre ajusté qu’on appelle “cuissard”. J’observais le jeune homme avec une attention insolite de la part d’un enfant de quatre ans.”
Mishima confère à cet instant une dimension sacrée, solennelle:
“Bien que je ne m’en rendisse pas clairement compte à l’époque, il représentait à mes yeux la révélation d’un certain pouvoir, le premier appel que me lançait une certaine voix étrange et secrète”…
Mishima est encore bien trop jeune pour comprendre ce qu’il ressent, mais une pulsion inconnue dérègle tout son être:
“le pantalon collant dessinait avec précision la partie inférieure de son corps, qui se mouvait avec souplesse et semblait se diriger tout droit vers moi. Une adoration inexprimable pour ce pantalon était née en moi. Je ne comprenais pas pourquoi.”
Mishima fait montre d’une très grande sensibilité. Aussi cherche-t-il à accorder une signification à chacun des évènements de sa vie. Confession d'un masque se poursuit sur la description du costume du conducteur de tramway et du poinçonneur de ticket dont “les rangées de boutons dorés sur la tunique de leur uniforme bleu se confondaient dans [son] esprit avec l’odeur qui flottait dans les métros de l’époque”. Confession d'un masque se visite tel un musée. Dans les deux premiers chapitres, chaque évènement, chaque souvenir fait suite à un autre, chaque nouveau personnage en costume est agencé à la façon d’une victime ensanglantée qui exsude d’une toile et dont le résultat serait proche d’un nu meurtri de Kahlo, d’un corps déchiqueté de Schiele ou de Bacon…
L’amour que ressent Mishima pour les gens publics, ceux qu’il rencontre dès sa petite enfance, doit certainement être vu comme le reflet du drame domestique dont il est le héros. Plusieurs motifs expliquent cette attirance pour les uniformes. D’abord, Mishima est un enfant très fragile qui rejette son corps ainsi que l’image qu’il renvoie. Il concrétise par le physique des inconnus ses aspirations personnelles. Condamné à une vie austère et monacale par sa grand-mère Natsuko, Mishima se retrouve exclu de la société qui l’entoure. Il projette alors ses désirs sur ces personnages publics et inconnus dont il aimerait partager la destinée. Dans Confession d'un masque, Mishima avoue que la tenue du vidangeur comme celle du conducteur de tramway ou du poinçonneur de billets lui inspiraient un sentiment de “tragédie”, “comme un singulier sentiment d’intimité avec le danger”. Cette tragédie est la solitude du petit garçon exclu de la vie. Ensuite, cette volonté d’être quelqu’un d’autre fait naturellement naître en lui une passion pour le déguisement. Nous avons déjà parlé des héroïnes qui ont bouleversé son enfance. A l’âge adulte, Mishima tournera dans beaucoup de films dans lesquels il endossera l’uniforme de soldat ou le complet élégant du yakusa. Il participera également à une adaptation de Britannicus pour laquelle il revêtira la tunique du garde impérial. De même, dans ses romans, Mishima, comme pour lutter contre son aliénation passée, mettra en scène des personnages publics. Dans L’Ecole de la chair, le beau Senkitchi est barman. Noguchi, héros sexagénaire d’Après le banquet a embrassé la carrière de politicien. Onnagata est une nouvelle qui retrace un morceau de la vie d’un acteur de théâtre kabuki dont la particularité est de n’interpréter que des rôles féminins. Privé de cette vie publique, Mishima mettra en oeuvre tout son génie et son talent pour bâtir, tout au long de son existence, un somptueux mausolée dans lequel reposeront les dépouilles de dizaines de victimes…
2. Héroïsme érotique.
Durant son enfance au Collège des Pairs, Yukio Mishima se lie d’amitié avec Omi, un jeune voyou dont tout le monde craint les terribles représailles. Peu à peu, ce dernier devient le secret amour de l’adolescent. Dans Confession d'un masque, Mishima admet qu’à ses yeux le bel Omi réunit à lui seul tous les critères qui forment son imaginaire érotique. “A cause de lui, confie-t-il, je me mis à aimer la force, une impression de sang surabondant, l’ignorance, les gestes rudes, les propos inconsidérés et cette sauvage mélancolie propre à la chair.”
L’image idéale reste pour Mishima la volonté de mourir jeune. A l’occasion d’une après-midi sportive, il doit affronter son bien-aimé Omi au cours d’un jeu brutal dont le principe consiste à faire choir son adversaire d’une bascule à l’aide de ses mains. Pour l’occasion, le joli voyou avait revêtu à la perfection l’uniforme de l’établissement ainsi que de splendides gants d’un blanc immaculé. Mishima relate l’événement d’une façon idéalisée. Il emprunte le vocabulaire de la torture qui, comme de coutume chez le petit Kimitake, témoigne de la jouissance qu’il ressent. “Ces doigts me semblaient être les pointes aiguës d’un arme dangereuse prête à me transpercer”, se rappelle-t-il. “ Presque au même moment, nous tombâmes tous les deux de la bascule. Quelqu’un m’aida à me relever. C’était Omi. Il me tira brusquement par le bras et, sans dire un mot, se mit à brosser la boue sur mon uniforme.(…) J’éprouvais un bonheur suprême à marcher appuyé sur son bras.”
Ce passage très court de la vie de Mishima accuse plus d’une ressemblance avec un autre de ses romans, Le Marin rejeté par la mer. D’abord, Kimitake et Noboru s’attachent à un homme mystérieux dont la force vient de ce caractère énigmatique. Si Mishima croit porter son amour sur Omi, Noboru, en revanche, n’a aucun désir homosexuel. Il nourrit tout simplement une grande admiration envers Ryûji. De plus, l’uniforme, est une fois encore un élément déterminant qui permet l’adoration du jeune garçon pour son modèle. Au Collège des Pairs, “l’uniforme prétentieux ressemblait à celui des officiers de la marine et ne pouvait guère avoir d’allure sur nos corps” se souvient Mishima. “Seul Omi emplissait le sien, donnant une impression de poids, de solidité et d’une sorte de sexualité. Je n’étais sûrement pas le seul à regarder avec des yeux envieux et tendres les muscles de ses épaules et de sa poitrine, cette forme de muscles qu’on peut deviner même sous un uniforme de serge bleue.” Ryûji, tel que Genet décrit ses marins dans Querelle de Brest, “devait avoir été coulé dans le moule des marins. Ses larges épaules se détachaient carrément comme le toit d’un temple; sa poitrine éclatait sous un épais matelas de poils ; ses muscles, bombés comme des nœuds de cordages, saillaient tout son corps; sa chair semblait comme une armure dont il aurait pu se débarrasser au besoin”. En outre, les héros virils de Mishima sont des hommes purs. Omi est un modèle de beauté quasi-animale dans laquelle “l’intellect n’a aucune part”. Isao est un jeune guerrier qui se bat pour des valeurs nobles. Shinji découvre simplement l’amour en compagnie d’Hatsue et rien ne saurait souiller son innocence, ni la jalousie de ses voisins, ni les médisances des femmes de l’île. De même, Ryûji est un homme honnête et droit qui pense avoir trouver la femme idéale en la personne de la mère de Noboru… C’est cette pureté adjointe à la beauté sauvage et naturelle qui permettent à ces quelques personnages de devenir des victimes. Leurs uniformes ne sont que la représentation des fantasmes et de la révolte du petit Kimitake. Et leur mort atroce les place au rang de héros. Bien sûr, tous les héros de Mishima ne se conduisent pas de façon aussi valeureuse. Nous le verrons plus loin dans cet essai.
Dans Confession d'un masque, l’odeur accompagne le plaisir. Les miasmes du métro, l’empyreume dégagé par les excréments du vidangeur ainsi que les relents de la sueur des soldats ; toutes ces odeurs peu ragoûtantes semblent marquer les héros de Mishima et préludent au bonheur érotique. Elles lui évoquent la mort, la douleur et la sombre destinée des hommes et éveillent en lui “un violent désir sensuel”. Et Mishima s’applique à illustrer ce désir à travers ses romans. Un jour qu’il se promenait dans un zoo, Yûichi rencontra un adolescent du nom de Minoru. Ce dernier, séduit par Yûichi exprime ses sentiments en ces termes: “J’aime tout de lui: sa voix, son rire, sa démarche, son corps, son odeur”. De même, lorsque Noboru épie sa mère et le marin durant leurs ébats nocturnes, il se sent fiévreusement emporté dans un tourbillon d’odeur; les effluves de la mer, la fragrance de sa mère et les exhalaisons de sueur qui planent dans la chambre…
Une exception paraît cependant dans Le Marin rejeté par la mer. Au début du roman, Noboru imagine la vie dans sa maison, avant sa venue au monde, au moment où la pays était occupé par les forces armées américaines. L’odeur du marin étranger provoque une sensation d’écœurement et Noboru a soudainement “l’idée qu’un autre corps que le sien, plus grand, un corps au poil blond, s’était introduit de force dans l’espace vide qui sentait la poussière, une odeur aigre insupportable”. Ce dégoût témoigne de la haine que Mishima porte aux G.I. Certainement davantage par colère que par nationalisme, l’auteur, dans plusieurs de ses romans, traite “l’Américain” comme un type de personnage qui, bien que très secondaire, subit les assauts acerbes et ironiques de l’écrivain japonais. Par exemple, dans Les Amours interdites, un touriste a la ridicule habitude de crier “Le Paradis!” à chaque fois qu’il atteint l’orgasme. Plus tard, un écrivain comme Ryû Murakami poursuivra de manière bien plus acide sa critique des troupes américaines dans son roman intitulé Bleu presque transparent, dans lequel un groupe de soldats s’adonne à une violente orgie en compagnie d’adolescents japonais. Après la seconde guerre mondiale, lors de la reddition du Japon, Mishima est perdu dans les réalités nouvelles. Traumatisé par l’idée que jamais Tôkyô ne serait son vaste athanée, il déclare: “il me faudrait commencer à mener une “vie quotidienne” d’un membre de la société humaine. Comme ces seuls mots me faisaient trembler!” Faut-il voir dans cette déclaration bouleversante un amour encore plus grand pour les véritables héros? Il est certain que Mishima a suivi le chemin de la mort depuis sa rencontre avec le vidangeur jusqu’aux heures vespérales de sa vie. Dès sa plus tendre enfance, l’écrivain a cherché à devenir un héros tragique semblable à ses personnages. Il semble que, finalement, Yukio Mishima ait personnifié la réussite la plus probante de la rencontre entre l’art et l’action, ouvrant ainsi une voie nouvelle, nous allons le voir de façon plus précise, à la confluence de l’érotisme et la violence…
Dernière mise à jour de cette page le 09/03/2006