L'eau et le feu comme principes sensuels

Le feu et la mer sont deux éléments qui, dans les romans de Yukio Mishima fonctionnent sur un « principe de dualité ». L’esprit retors de l’écrivain, qui excelle dans la contradiction, déroute le lecteur. Ces deux éléments représentent à la fois “la mort” et “la vie”. Le feu est bien souvent l’accompagnateur des plaisirs sexuels. Si la mer sert de tableau au drame du Marin rejeté par la mer, la présence du feu reste constante. Déjà, à la troisième ligne de l’ouvrage, Noboru redoute un incendie lorsque, la nuit venue, sa mère l’enferme à clef dans sa chambre. Pour Ryûji, le feu participe à “ce tout” unificateur, à ce pacte qui régit l’ordre interne du monde, à cette harmonie cosmogonique dans laquelle s’unissent le corps humain et la nature. L’amour qu’il porte à Fusako l’invite et le somme à se jeter dans l’âtre mortel de ses bras ignivomes. Le feu est synonyme d’extase. Dans le cas de Ryûji, il répond clairement à des désirs masochistes bien qu’il sacralise un amour pur et sincère:
“Le feu de sa respiration changeait nettement aussi. Leurs corps s’accrochèrent l’un à l’autre et se heurtèrent comme ceux de deux bêtes sauvages qui se bousculent en mouvements impatients le long d’un cercle de feu qui les entoure. Les lèvres de Fusako s’amollirent. Ryûji pensa qu’il serait heureux de mourir en cet instant”.
L’influence des maîtres romantiques paraît bien ancrée dans le génie de Mishima au moment de la rédaction de ce roman. Tout semble resurgir des Fleurs de feu, un poème en prose qu’il rédigea en 1937 et qui narre la rencontre d’un jeune garçon et d’un prisonnier. Ce poème établit les prémices érotomanes vaguement homosexuels du jeune Kimitake en insistant sur l’unité qui lie l’homme à la nature. Les flammes président à la beauté des descriptions de manière poétique.
“Et puis les montagnes sont pleines de ce qu’on appelle des flamboyants. Et puis, des arbres de soie. Je ne me rappelle pas si les flamboyants ressemblent aux arbres de soie ; quand ils fleurissent, on dirait un incendie”.
Tout ce qui est beau, tout ce qui représente la pureté aux yeux du marin est contemplé par un regard de pyromane et commenté par ses lèvres incendiaires. De même, dans le Tumulte des flots, le feu représente, de manière érotique, la seule parure dont les deux amants semblent s’être dotés… Il accompagne les premiers troubles amoureux et les premiers émois de la jeunesse.

Le feu est également l’accompagnateur des amours clandestines et vénales. Dans L’Ecole de la chair, Taeko détruit les photographies pornographiques sur lesquelles figurent “cet homme chauve dont on ne voyait pas le visage, pris avec Senkitchi dans toutes les positions” en y mettant le feu à l’aide de la gazinière. Mais, à la place d’une vision harmonieuse, il ne reste que des cendres. Les cendres d’un amour contrarié, d’une relation avortée. Le feu est destructeur. Il n’est plus synonyme de lien avec la nature.
Les extases sexuelles de Yûichi sont très souvent accompagnées d’incendies qui se déclarent un peu partout dans Tôkyô. Dans le chapitres des Amours interdites intitulé “Effet d’un incendie lointain vu au crépuscule”, Mishima met en scène Yûichi qui, intrigué par les flammes, ressent le besoin incoercible de se rendre à la source de la catastrophe, au moyen d’un funiculaire. Dans le tramway, il croise deux quadragénaires homosexuels dont il épie la conversation. Ces derniers se dirigent vers un jardin public afin d’ébaudir certains instincts animaux. Ces deux personnages bassement lubriques semblent sortis de l’infernal pandémonium dont la porte serait ce mystérieux incendie. Yûichi, bientôt suivi par l’un des deux hommes, envisage l’un de ces lieux nocturnes. Mishima donne une description fantasmagorique de ce passage ; les personnes que Yûichi aperçoit ne sont que les spectres d’eux-mêmes, de ridicules et effrayants fantoches. Finalement, il rencontre un garçon, un serveur qu’il connaît, avec lequel il passe un moment à l’hôtel. Leurs ébats sont épiés par un sordide néon qui “à travers les rideaux de la fenêtre évoquait un incendie”. Plus loin, Yûichi fait la connaissance de Suzuki avec lequel il passe un moment agréable. Un fois encore, il entend la sirène du camion de pompiers qui rythme ses amours criminelles. Et il pense:
“Encore un incendie! Dans une grande ville, il se déclare toujours quelque part un incendie. Et il y a toujours quelque part un crime qui se commet. (…) Ne faut-il pas que mon crime passe par les flammes, pour être purifié au point que le feu ne puisse l’entamer?”

Dans certains romans de Yukio Mishima, le feu est le symbole de la purification. Il acquiert une dimension salvatrice qui s’inscrit dans une optique religieuse. Dans Le Tumulte des flots, la présence du foyer incandescent au milieu de l’observatoire de l’île ressemble à un autel destiné à quelque énigmatique procession religieuse. Le corps d’Hatsue dépouillé de tout apparat et encore vierge de toute relation charnelle semble un tribut offert en sacrifice à une mystérieuse divinité marine. Dans cette scène, le feu est témoin de la sacralisation de l’amour. Tel un prêtre, il honore les valeurs de l’hyménée puisque la jeune fille déclare vouloir garder sa pureté jusqu’au jour de son mariage avec Shinji.
La dernière page de Chevaux échappés décrit la mort d’Isao. Son acte de bravoure a un rôle purificateur et salvateur; le jeune homme entend garder la pureté de ses convictions. Seul, le feu sera son témoin: “A l’instant où la lame tranchait dans les chairs, le disque éclatant du soleil qui montait, explosa derrière ses paupières.” Dans cette scène, le feu est témoin de la sacralisation de la mort. Isao est le modèle par excellence de la pureté héroïque. En se conformant à l’histoire du Shimpûren, il sent son âme s’élever…

Il est surprenant que la mer, image usuelle de la vie, présente chez Mishima une part symbolique particulièrement nihiliste. En 1952, dans La Mort en été, il met en scène Tomoko Ikuta, une jeune mère de famille, qui perd deux de ses enfants au cours d’une terrible noyade. De même, le titre donné à la tétralogie révèle une situation ambiguë, voire paradoxale. La mer de la Fertilité suggère l’idée de la fécondité. Or, cette vaste étendue se trouve sur l’astre lunaire, lieu aride et désertique dans lequel nulle trace de vie ne peut voir le jour, et nous avons vu que la tétralogie se terminait sur la vision chaotique de la négation des corps, sur le déni de l’existence charnelle.
Mais, de la même manière que pour le feu, la mer fonctionne parfois comme un symbole d’harmonie. Dans Le Marin rejeté par la mer, elle participe à la fusion des éléments, à l’harmonie universelle. Elle participe à un pacte qui régit l’ordre du monde:
“L’ordre universel, enfin établi grâce au hurlement soudain de la sirène, avait révélé un cercle de vie inéluctable ; ces cartes s’étaient appariées : Noboru et sa mère, sa mère et l’homme, l’homme et la mer, la mer et Noboru…”
Dans Le Tumulte des flots, la passion des personnages est bercée par le flux de l’océan. Pour Shinji, la lutte contre la houle revêt un caractère purificateur analogue au suicide d’Isao. C’est leurs courageuses actions et la mise en péril de leur corps qui leur permet de devenir purs. Après avoir achevé avec succès sa mission, il semble que les dieux lui envoient un signe, comme une bénédiction:
"Dorénavant, il sera parmi les hommes les plus respectés de l’île, et il aura le droit d’épouser Hatsue puisque «en dépit des tribulations qui avaient été les leurs, finalement ils étaient libres dans les règles de la morale. La protection des dieux ne s’était jamais éloignée d’eux ; bref c’était grâce à leur providence que dans cette petite île plongée dans l’obscurité leur bonheur avait été protégé et leur amour conduit à une heureuse issue…”

Mishima entrevoit dans l’élément liquide une source d’inspiration. Dans le catalogue de l’exposition Tobu, il rassemble ces diverses passions sous la désignation commune de “fleuves”. Il y a quatre fleuves: “L’Ecriture”, “Le Corps”, “Le Théâtre” et “L’Action”, qui tous terminent par se jeter, de façon antinomique, dans l’improductive Mer de la fertilité. Mishima avoue que le fleuve de l’Ecriture l’aide à “cultiver ses champs par la grâce de ses eaux, me fait vivre, parfois déborde et manque de me noyer dans ses courants”. Encore une image bien paradoxale : chacun de ces fleuves poursuit sa route jusqu’au moment où Mishima décide de mettre fin à son existence…


Dernière mise à jour de cette page le 29/03/2006

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