Bien que similaire, dans les desseins de l’auteur, à la confession occidentale, la confession en littérature japonaise s’écrit souvent de manière paradoxale – voire oxymorique – dans la mesure où le romancier ne parvient pas toujours à s’épancher directement. Mâtinée de caricature, de refoulement et de fantasme, elle est cette espèce d’antithèse qui dévoile l’intimité de l’auteur en l’enveloppant de mystères et de signes. Et la notion de culpabilité de poindre puisque, dans une certaine mesure, le verbe « confesser » possède une dimension de péché. Dans Confession d’un masque, l’écrivain Mishima Yukio raconte les premières années de son existence, tiraillé entre le devoir de trouver une épouse et le refoulement de ses sentiments pour les garçons. Souvent marqué par la caricature de l’adolescent ( la première expérience sexuelle avec une prostituée, émois secrets pour le camarade sportif…), le roman s’achève sur l’incapacité de s’affirmer face aux autres. Néanmoins, et ne serait-ce pas là la finalité de la confession dans les lettres nippones, le dénouement brille par une prise de conscience personnelle. Dès lors, la confession est une écriture de l’intime, puisque l’auteur écrit pour se retrouver lui-même, pour s’accepter. Dans plusieurs œuvres de Tanizaki ( 1886 – 1965 ), le héros est un viellard qui avoue et vit partiellement ses désirs algolagniques extrêmes pour les jeunes femmes qui l’entourent. En témoignent ces titres fort suggestifs écrits tardivement par l’auteur, déjà aussi âgé que ces protagonistes ; Journal d’un vieux fou et La Confession impudique, titre infidèle en français mais curieusement choisi puisque l’original – Kagi – signifie « la clef ». Encore une fois, à l’instar des Belles endormies (nouvelle illustrée de dessins charnels à la manière des croquis érotiques de Picasso ) de Kawabata, Tanizaki offre, avec le recul et l’expérience, une caricature intime du vieil homme qu’il est devenu.
Dès lors, on remarque que la confession tient moins de l’expression de ses propres sensations que d’une tentative – parfois inespérée de l’auteur – de comprendre ce qu’il vit. Voilà pourquoi, en majorité, les œuvres littéraires nippones offrent la part belle à l’analyse. Là où l’Occident a coutume, depuis fort longtemps, d’opposer l’analyse à la confidence, la prose japonaise les marie. Dans Une affaire personnelle, le romancier Ôé Kentaburô plonge le lecteur dans l’âme de son héros qui procède à une analyse minutieuse des événements qui le traversent : « Il avait un peu l’impression d’être couché sur le divan d’un psychanalyste. Lorsqu’il eut fini de s’épancher, il sentit le sommeil le gagner ». Une nouvelle fois, si la dimension psychologique prend le dessus sur l’expression des sentiments, c’est, peut-être, parce que revient la notion de culpabilité, de moralité. Les « romans du je » de l’archipel nippon trahiraient-ils la marque d’une mentalité insane dans la mesure où, déjà, parler de soi est un acte impur ? La Déchéance d’un homme s’ouvre sur une série de photographies représentant le héros. Le plus étonnant est que les clichés offrent moins un visage de chair qu’une psychologie amorale : « De plus, c’était la photo d’un être étrange, moralement sale à certains égards et dont l’expression vous causait une certaine répulsion ». Les clichés pris de cet homme invitent davantage à des impressions qu’à des descriptions. Comment, sans même connaître la personne ( le narrateur des premières pages du roman est un homme qui a retrouvé les cahiers intimes du héros ), rendre compte d’une personnalité aussi sombre – sinon lorsqu’elle est autant représentative de l’individu ? Dans le même roman, la volonté de se raconter est évidente, puisque le livre est découpé en « carnets ». Tel un diariste, le protagoniste relate son existence – récit toujours métissé d’auto-dénigrement – et mélange la subjectivité à l’objectivité, ingrédients complémentaires dans l’écriture biographique.
Finalement, et c’est bien là le problème, comment, pour le lecteur, discerner le côté objectif du côté subjectif ? C’est que l’auteur japonais parvient tout de même à se confier par une espèce de voie nouvelle, peut-être pas vraiment inédite mais omniprésente dans les « romans du je » nippons, par le choix de l’autofiction qui associe deux types de narration différente : l'autobiographie et la fiction. Comme la définit Doubrovsky, l’autofiction permet à l'auteur de raconter sa propre vie, mais sous une forme plus romancée, avec des noms modifiés et l'emploi, dans certains cas, de la troisième personne du singulier. Nous en avons un exemple dans Une affaire personnelle, roman à la troisième personne dans lequel Ôé partage avec son héros surnommé Bird ses premières heures en tant que père d’un nourrisson physiquement anormal. Entrecoupé de scènes « fictives », l’auteur s’interroge à travers Bird et ses longs monologues sur le devenir de l’enfant malade et sur sa condition de père fragile. De même, Confession d’un masque permet à Mishima d’insérer des éléments fictifs au milieu de faits biographiques véridiques, et ceci à la première personne, ce qui autorise – contradictoirement – davantage de véracité en ce qui concerne l’expression de l’intime. Autrement dit, une fois les limites floues, l’auteur peut s’épancher plus librement. L'autofiction se développe à partir des savoirs de la psychanalyse et qui fait de toute littérature une inévitable fiction. Avec Freud, l’auteur du « roman du je » prend conscience que dès qu'il y a récit, dès le passage à l’écriture, il y a fiction. D’où, le nécessaire recours à l’autofiction pour parler de soi. C’est, finalement, par des supports bien paradoxaux ( la confession à soi-même alors que l’on se confesse aux autres, l’analyse de soi bien davantage que la véritable confidence et le choix de l’autofiction ) que l’auteur japonais se livre dans ses romans. L’intimité est alors, à son tour, une notion équivoque et peut-être même antithétique, un concept à la fois privé et public car, plus que les autres artistes au monde, l’écrivain japonais vit en communauté.
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