La mère dans le roman de Mishima
Yukio Mishima est fortement attaché à sa mère Shizue. Pourtant, elle est très peu présente dans Confession d'un masque. Depuis les débuts de son fils dans l’écriture, et peut-être parce qu’elle était restée impuissante face aux volontés de sa belle-mère, elle suit avec attention le travail de Mishima. Dans la biographie que John Nathan consacre à son ami, Shizue témoigne, à travers son affection, de la tristesse de Kimitake lorsque son père détruisait ses manuscrits.
Toute sa vie, Mishima aura besoin de la protection et de l’amour de sa mère. Lorsqu’en 1948 il décide de quitter le Ministère des Finances contre la volonté de son père, c’est elle qui prendra sa défense. Dans Mort et vie de Mishima, Henry Scott-Stokes rapporte les propos d’une jeune femme à qui Mishima avait proposé le mariage, bien décidé à devenir hétérosexuel :
“Je ne me voyais pas l’épouser car il était trop proche de sa mère. Elle était fort gentille avec moi, et rien ne clochait, mais je craignais de m’immiscer entre la mère et le fils après mon mariage. En outre, je n’étais pas sûre d’éprouver de la passion pour lui”.
Dans Confession d'un masque, le narrateur se presse devant sa mère pour lui demander s’il doit épouser Sonoko. Cette discussion si hésitante montre combien Mishima a besoin de sa mère et combien elle fait autorité sur son enfant:
“Alors, quels sont tes véritables sentiments? L’aimes-tu ou non?
-Bien sûr, je…eh bien…, murmurai-je. Moi, je n’avais pas pris la chose tellement au sérieux. C’était plutôt une manière de jeu. Ensuite, c’est elle qui l’a prise au sérieux et m’a mis dans la pétrin.
-Alors, il n’y a pas de difficulté, n’est-ce pas? Plus tôt tu régleras la question, mieux cela vaudra pour vous deux. (...)
“A propos de Sonoko, reprit-elle. Tu… elle… si tu as… eh bien…”
Devinant à quoi elle faisait allusion, je me mis à rire et lui répondis:
“Ne sois pas ridicule, Mère.” (Il me semblait n’avoir jamais ri aussi amèrement.) “Crois-tu vraiment que j’ai fait une chose pareille? As-tu si peu confiance en moi ?"
Si la mère représente la voie de la douceur et de la tendresse, la grand-mère, en revanche, représente l’autorité et la sévérité comme nous le verrons plus loin… Dans les romans de Mishima, la mère a une toute autre image. Bien sûr, un attachement charnel lie Noboru au corps de Fusako qui épie chaque soir, comme un rituel, le coucher de sa mère. Sinon, dans les autres romans, la figure maternelle est faible. Bien souvent, elle est veuve. Le héros doit alors la protéger. Yûichi, Senkitchi et Shinji travaillent pour faire vivre leur génitrice.
Natsuko Nagai, la grand-mère de Mishima fait figure de mère. Elle élève l’enfant jusqu’à ses douze ans au premier étage de la maison de famille. Si elle représente l’autorité, il se crée néanmoins une fort relation d’intimité entre les deux personnes. Dans Confession d'un masque, Mishima déclare: “A douze ans, j’avais une tendre amoureuse âgée de soixante ans”. Dans Neige de printemps, le lecteur retrouve cette aïeule excentrique et possessive:
“Les femmes. Nul n’aurait pu dénombrer au juste la multitude de femmes qui habitaient le domaine des Matsugae. La grand-mère de Kiyoaki avait naturellement le pas sur toute autre, quoiqu’elle préférât vivre retirée, à quelque distance du logis principal, avec huit servantes attachées à sa personne. Chaque matin, qu’il pleuve, qu’il vente, la mère de Kiyoaki n’avait pas plutôt achevé sa toilette qu’elle partait avec deux femmes de sa suite offrir ses respects à la vieille dame. Et quotidiennement, la vieille dame dévisageait sa belle-fille des pieds à la tête”.
Dans la famille Hiraoka, la grand-mère exerce une telle autorité qu’elle parvient à reléguer sa bru à un simple rang de médiatrice entre Kimitake et l’extérieur. Et, malgré les fréquentes tentatives pour récupérer son garçon, Shizue devra attendre douze ans pour obtenir la garde définitive de Kimitake. Mais c’est sa mère qui réussit à l’initier au dessin et à la lecture malgré l’omnipotence de la terrible ancêtre:
“Finalement, je renonçai presque à tout ; je faisais la lecture à Kimitake et dessinais pour lui. Voilà comment il s’intéressa au dessin… il se mit également à écrire à l’âge de cinq ans, à notre grande surprise”.
Cependant, ainsi que le souligne Marguerite Yourcenar dans son essai, “c’est évidemment grâce au style et aux traditions de son aïeule que Mishima fait revivre dans le comte et la comtesse Ayakura de Neige de printemps une aristocratie déjà moribonde”.
Tadeshina est la nourrice de Satoko Ayakura. Dans Neige de printemps, on apprend qu’elle fut naguère, dans une auberge sordide, la maîtresse d’un soir du comte Ayakura. Ayant gardé ce secret pendant plusieurs années, elle souhaite, dit-elle, mettre fin à ses jours. Mais, ce désespoir n’est que perfidie et mensonge qui se reflètent dans la fausse tentative avortée de la rebutante vieille femme. Elle se souvient de cette nuit où le propriétaire de l’auberge offrit au comte un rouleau sur lequel figuraient des images burlesques sinistres et vulgaires:
“ Le dessin faisait apparaître les pénis des moines presque aussi longs que leurs possesseurs étaient grands, les proportions habituelles étant impropres, selon l’artiste, à exprimer le poids de leur concupiscence. Tandis qu’ils se jetaient sur la femme, leur visage à chacun était une étude comique du tourment ineffable et on les voyait tituber sous le fardeau de leurs érections.
Après avoir subi une telle épreuve, le corps entier de la femme prenait une pâleur mortelle et elle trépassait. Son âme, en s’envolant, allait se réfugier dans les branches d’un saule agité par le vent.
Et là, elle devenait un spectre assoiffé de vengeance, le visage dessiné à l’image d’une vulve.
A partir de là, le parchemin perdait toute joyeuseté qu’il avait pu contenir, s’imprégnant d’effroyable tristesse. Non pas un seul, mais de multiples spectres, tous identiques, se jetaient sur les hommes, cheveux flottant en désordre, lèvres cramoisies, grandes ouvertes. Dans leur sauve-qui-peut panique, les hommes ne pouvaient tenir tête aux fantômes dont la troupe les enveloppait en rafale, arrachant leurs pénis et celui de l’abbé de leurs puissantes mâchoires. ”
Plus tard, dans Le Temple de l’aube, Honda retrouve Tadeshina parmi les cendres du domaine des Matsugae bombardé par les avions ennemis. Les années ont passé, éveillant en elle plus d’humanité et de sincérité :
“Jadis, ses larmes avaient toujours été suspectes, mais à présent le maquillage sous ses yeux les but comme, sous la pluie, disparaît le badigeon de chaux d’un mur, et elles se répandirent généreusement à nouveau de ses yeux mouillés, presque automatiquement. Ces larmes, aussi abondantes que l’eau d’un baquet renversé, sans qu’elles eussent rien à voir avec la joie ou le chagrin, étaient beaucoup plus dignes de foi que celles d’il y avait trente ans”.
Elle avoue avoir gardé d’excellents rapports avec Sakoto depuis la mort de Kiyoaki et le départ de la jeune fille pour le couvent. Aujourd’hui, plus noble que jamais, elle offre à Honda le “Soutra du Roi de la Sagesse”... Comme la grand-mère de Mishima, Tadeshina est le douloureux témoin de la décrépitude du Japon ; la perte des valeurs traditionnelles et la reconstruction d’un pays trop occidentalisé sonnent le glas de la nation…
Mais, ce qui relie toutes ces femmes, c’est la moindre importance que Mishima leur accorde dès sa petite enfance. Rappelons-nous l’anecdote du vidangeur, la première image qui ait marqué la sensibilité de Kimitake, pour remarquer comme la figure féminine se retrouve évincer au profit du beau jeune homme: “Je ne sais si c’est ma mère, une bonne d’enfant, une servante ou une tante qui me tenait par la main.”
Dernière mise à jour de cette page le 09/03/2006