Dans les « romans du je » japonais, l’expression de l’intime au sein de la communauté se traduit de plusieurs manières. Mais déjà, comment l’auteur peut-il trouver ses marques dans une nation si complexe comme le souligne Ôé dans son essai Moi, d’un Japon ambigu ? Pour Dazaï, la vie en communauté se résume par un problème d’intégration : « J’entretenais avec tout le monde des relations courtoises, mais pas une seule fois j’avais eu l’expérience d’une amitié » et par une farouche opposition : « Mon idée du bonheur et celle que s’en font les autres se contredisent tellement… ». Mais déjà, les premières lignes du premier carnet du protagoniste place sa propre expérience derrière l’expérience humaine générale et quitte le champ de l’intime : « Pour moi, la vie humaine est sans but ». Et cette idée d’être inhérente aux écrivains japonais quand on se souvient que Dazaï, à l’instar de Mishima et de Kawabata, s’est donné la mort. Dans Une affaire personnelle, le choix délibéré de ne pas nommer le protagoniste, permet à Ôé de tenter de généraliser son propos ; ce qui lui arrive peut arriver à n’importe qui, son expérience intime est potentiellement celle du Japon tout entier. Cette pratique n’est pas inédite, et c’est là toute la thématique d’Abé Kôbô. Les héros de cet écrivain vivent et se racontent en marge de la société. Dans L’Homme-boîte, le personnage principal enfouit sa tête et son torse dans une boîte en carton, rejeté par le mépris de l’humanité. La Face d’un autre met en scène un homme au visage brûlé condamné à vivre sous d’épais bandages : à la fois l’image potentielle de tout Japonais et corps anonyme, il tente d’abuser de sa femme qui a tôt fait de le reconnaître. Abé nous offre-là deux romans écrits à la première personne, deux intimités voilées réfractaires à la dimension communautaire de la société nipponne. Finalement, de façon progressive, la question de l’intimité privée ou publique ne se pose plus. Pour l’écrivain japonais, ces deux dimensions restent impérieusement liées car, « ce qui est écrit dans ces carnets appartient au passé, mais il est certain qu’ils présentent de l’intérêt pour la génération actuelle », ce qui relève de l’intime ( les carnets ) appartient à la communauté ( la génération actuelle ).
Parler de soi à la face su monde implique d’affronter une pudeur et des tabous certains. Lorsque l’on sait qu’au Japon le tabou est partout présent, on se demande comment l’écrivain peut se raconter. Le double-langage procède d’un rhétorique mystérieuse qui a cet avantage de pouvoir dépasser censure, tabou et pudeur. Ce sont plus particulièrement la sexualité et l’expression des sentiments les plus personnels qui sont visées. Dans Le Marin rejeté par la mer, Mishima propose une alternative à la représentation du sexe masculin : « Alors Noboru regarda avec surprise, émergeant de l’épaisse forêt du bas-ventre, la tour du temple triomphalement érigée ». La contemplation, la religion primitive ( bien qu’aujourd’hui au second plan ) et la tradition culturelle nipponne font des habitants de l’archipel des êtres proches de la nature. C’est pourquoi l’expression de l’intime passe souvent par l’évocation du spectacle de la nature – évocation qu’il convient de décoder, un peu à la manière des romantiques français du XIXème siècle. Le renouveau romantique japonais s’est forgé à l’aube du XXème siècle avec des auteurs comme Natsume Sôseki ou Miyazawa Kenji, tous deux très proches de la nature ( Miyazawa était agriculteur ) qui ont semé dans leurs œuvres leur intimité au moyen de personnifications. Néanmoins confrontés à la censure et à l’auto-censure, d’autres écrivains, plus modernes, ont vaincu la pudeur et les tabous par la violence et la représentation extrême des désirs et des sentiments. Une affaire personnelle montre bien la découverte et la pratique, pour Bird, des plaisirs sado-masochistes : « Pour la première fois de sa vie, Bird découvrait en lui un masochiste et, après toutes les hontes qu’il avait éprouvées, il lui semblait même qu’il y avait quelque chose d’attirant dans cette disgrâce supplémentaire ».
C’est alors qu’apparaît un nouveau problème. Si l’écrivain raconte sa sexualité, celle-ci doit-elle rester du domaine du privé ou bien, au contraire, tombe-t-elle dans le domaine public ? Dans la mesure où une grande part de cette sexualité reste sur le papier, elle relève de l’ordre du fantasme. Dès lors, elle reste personnelle et privée. Toutefois, si l’on concède que l’œuvre écrite est destinée à la publication, la sexualité devient publique. Une fois encore, l’expression de l’intime demeure paradoxale. Dans les romans japonais, il arrive que cette ambiguité apparaisse. Dans Pénis d’orteil, Matsuura Rieko met en scène une jeune fille qui se réveille un beau matin pourvue d’un sexe masculin à la place du gros orteil. Tout d’abord honteuse, elle confesse cette hypertrophie à son petit ami qui tente de la lui sectionner. Mais bientôt, elle se livre à ses amies qui l’encouragent, bon gré, mal gré, à l’utiliser. Au fil de ses rencontres, la jeune Kazumi connaîtra un plaisir dont le climax sera atteint lorsqu’elle rejoindra un groupe d’acteurs, tous aussi étranges qu’elle, qui se produisent chaque soir devant un public, en mettant en avant leur particularité intime. Au final, ce roman très touffu est une interrogation personnelle de Matsuura sur se propre féminité, et sur ce qui motive les gens à s’unir sexuellement. Cependant, il semble que le problème posé par la sexualité n’est pas principalement de savoir si elle doit demeurer privée ou devenir publique, mais bien plutôt, pour celui qui s’épanche à ce sujet, de rester honnête envers lui-même. Fantasme ou exhibition, le véritable enjeu pour l’écrivain japonais est, tout simplement, d’accepter se sexualité, et d’accepter de la dévoiler, quels que soient le moyen d’écriture et la représentation des désirs : « Il faut que tu aies raison de ces tabous que tu t’es crées, sans quoi ta vie sexuelle sera complètement détraquée… », proclame Himiko, la maîtresse de Bird. Ainsi, on peut affirmer que le « roman du je » japonais n’exprime pas réellement l’intimité, qu’il ne présente pas. On dirait davantage qu’il la représente. Dès lors, apparaît l’idée de masque et de mensonge, directement liée à la représentation.
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