Masque, représentation et fuite dans les rêves

Le masque et le déguisement accusent, à leur tour, plus d’une contradiction. Tout d’abord, s’ils participent de la tromperie et de la mascarade, comment peuvent-ils autoriser à la confession ? Voilà tout le paradoxe dévoilé par le titre Confession d’un masque, par exemple. Or, la vérité n’est pas le dessein premier des « romans du je » japonais. La véracité – ce semblant de vérité, cette vraisemblance quasi-théâtrale – suffit. On l’a vu, le masque sert à passer les tabous. Néanmoins, il convient de ne pas en restreindre les effets. Pour Dazaï, le masque et le déguisement trahissent un problème d’intégration grandissante : « Et puis, par mes bouffonneries, un fil me rattachait encore un peu à mes semblables. Extérieurement, le sourire ne me quittait jamais ; intérieurement, en revanche, c’était le désespoir ». Mais si, dans un premier temps, le masque permet de se cacher à la société, il est, au final, ce moyen d’être plus honnête envers soi-même, ce moyen qui permet à l’auteur d’exprimer son intimité. Aussi, résonne cette déchirante prière du narrateur de La Déchéance d’un homme : « Donnez-moi le masque de la colère ». Voilà donc un nouvelle contradiction ; se dévoiler tout en arborant un masque ou un déguisement, à l’image de l’onnagata, acteur masculin du théâtre kabuki qui interprète des rôles féminins. Lorsque Mishima entre à l’université, il fait la connaissance de Sonoko. Mishima décide de retracer les méandres de la relation qu’il entretient avec elle tout au long des cent premières pages de Confession d’un masque. Bien que cet épisode ne soit aucunement autobiographique ( nous avons vu l’importance de l’autofiction ), il révèle néanmoins la lutte intestine qui anime le narrateur. Toute sa relation avec Sonoko ( personnage fictif, composite, un mélange de plusieurs femmes de la haute bourgeoise japonaise qu’il a fréquentées avant de se marier ) n’est que le simulacre d’une aventure amoureuse. Cet épisode narratif est l’emblème des sentiments qui ont animé les jeunes années de Mishima. Le masque a, ici, pour fonction de révéler les sentiments de l’auteur, de dévoiler son intimité.

 

Masques et déguisements suggèrent à leur tour un concept de « mise en scène ». Le but du « roman du je » n’est pas de présenter son intimité, mais bien plutôt de la représenter. La Déchéance d’un homme procède d’une mise en abîme : le protagoniste s’épanche sur des cahiers, eux-mêmes retrouvés par un narrateur global directement présent dans un paratexte ; une préface et un épilogue. Voici un degré premier de représentation ; c’est à dire, « présenter une seconde fois une intimité » ( la première étant la confession du protagoniste ; la seconde, la publication par le narrateur du paratexte ). Mais, dans le roman, la représentation va bien plus loin. Elle suggère une « mise en scène » davantage en adéquation avec le thème précédent du masque. Le narrateur de Dazaï dit lui-même qu’il est un bouffon, qu’il joue devant les autres. La mise en scène est cette caricature que l’on fait de soi-même pour parler de soi. D’ailleurs, dans ce même roman, le héros est caricaturiste ; il vent ses dessins aux journaux locaux. D’autres fois, la mise en scène relève de la vie conjugale. Dans Un amour insensé, Tanizaki dépeint la vie d’un héros amoureux d’une Lolita nipponne, bien trop occidentalisée pour le Japonais traditionnaliste qu’il est. Sa vie ne sera qu’une succession de déconvenues racontées sous forme d’une chronique, autre récit biographique à la première personne. Comme au théâtre, s’enchaînent des scènes où la jeune femme se joue de lui - tantôt cruelle, tantôt cynique – et ne rate pas une occasion de l’humilier en public. Mais le narrateur, fou d’amour, accepte sa soumission d’homme face à une femme plus jeune. « Ici prend fin la chronique de notre vie conjugale. Si la lecture vous en a paru aberrante, riez-en ; si vous l’avez trouvée instructive, voyez-y, s’il vous plaît, un exemple salutaire. Pour moi, follement épris de Naomi, peu m’importe la façon dont vous me jugerez ». Au final, la mise en scène est la façon, certes faussée par le jeu (et le « je »), de montrer son intimité, de l’exprimer de manière la plus franche et la plus proche de ses sentiments. Plus récemment, a émergé au Japon une autre façon de représenter son intimié, un moyen largement influencé par la puissance évocatrice du fantastique marqué par une plume féminine onirique. On peut, dès lors, parler de « sur-présentation » de l’intime toujours en relation avec les sphères publiques et privées.

 

Les romans et les nouvelles de Yoshimoto Banana sont marqués par l’omniprésence du rêve et du voyage onirique. Toujours confrontées aux dures réalités de la vie quotidienne, les héroïnes de l’écrivain se retouvent inlassablement plongées dans un univers onirique, mais toujours en contact avec la réalité extérieure contre laquelle elle lutte. Le lecteur pénètre et partage l’intimité des personnages avec un mélange, encore une fois oxymorique, de statisme ( le voyage immobile ) et de violence des sentiments. A la fin du récit, « tout s’est rué en moi à une allure vertigineuse, j’en avais la tête qui tournait. C’était beau, tout ce qui s’était passé, si beau… D’une beauté violente, à en perdre la raison » ( Yoshimoto Banana, N.P ). Yoshimoto nous immerge dans l’inconscient de ses personnages. Le lecteur n’apprend jamais rien avant eux dans la mesure où il vit la même expérience, ressent les mêmes impressions et subit les mêmes transformations. Une fois encore, le public et le privé se rejoignent, alors que, d’ordinaire, le rêve est une expérience personnelle. L’écriture de l’intime fonctionne à la manière d’un conte philosophique. Voilà qui justifie le recours au rêves, au surréalisme : dépourvue de toute frontière, l’intimité peut s’exprimer plus aisément. Mais, ne nous y trompons pas, la raison majeure de cet élan féminin reste un enjeu très national ; il s’agit de répondre à la misogynie qui règne depuis toujours. Au japon, la littérature reste originellement féminine. Le Genji Monogatari ( 源氏物語 ) – œuvre majeure de la littérature classique - a été composé par une femme, Murasaki Shibiku. Elle a permis aux lettres japonaises de s’émanciper du modèle chinois académique. Il est donc légitime, pour les auteures japonaises contemporaine de revendiquer une place qui leur est due depuis toujours. Le shôjô shosetsu ( le roman féminin ) est souvent composé à la première personne. Dans leurs récits, les écrivains mettent en scène des jeunes femmes à la recherche d’elles-mêmes - de leur propre psyché - aux marges d’une société masculine combattue dont, le plus souvent, elles ressortent victorieuses. C’est une façon personnelle et féminine d’exprimer son intimité. Comme dans Pénis d’orteil, l’auteur choisit de reprendre les armes masculines pour montrer qu’elle peut s’en libérer. La sur-présentation du moi pemet à l’écrivain non seulement de parvenir à se révéler mais aussi de réussir à gagner et conserver sa place dans la société. Rebelle ou conformiste, l’auteur garde toujours ce sentiment d’appartenir à son pays. Autrement dit, l’expression de l’intime, quel que soit le domaine ( les sentiments, les impressions, la sexualité …), procède d’un moyen d’écriture « plastique » très flexible, un moyen qui autorise le masque, le mensonge et l’onirisme, afin de se comprendre et se faire comprendre de ses compatriotes.

Dernière mise à jour de cette page le 25/05/2006

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