Tromperies et manipulations

L’enfance plonge l’individu dans un domaine où l’imagination est reine. Dès cette période, Mishima jongle avec le mensonge et la tromperie. Bien des héros de l’auteur peuvent être caractérisés de “mensonge” du genre humain. Des personnages comme Yûichi ou Mizoguchi, par leur homosexualité, leur handicap, leur sexualité perverse, s’écartent des autres. Ils maîtrisent la tromperie avec une habileté qu’aucun autre personnage du roman ne parvient à égaler. Bien souvent, cependant, ils doivent le payer de leur vie. Dans Une soif d’amour, le jardinier Saburô feint son amour pour Etsuko. Cette dernière qui a deviné le mensonge lui assène un coup meurtrier sous les yeux de son beau-père qui est aussi son amant.

Quand la punition n’est pas la mort, ces personnages se retrouvent condamnés à la solitude. Dans Après le banquet, Kazu, l’épouse qui dilapide sa fortune dans la campagne électorale de Noguchi, fait un emprunt à l’un des rivaux de son mari dans le but de rouvrir son restaurant. De cette trahison, véritable pomme de discorde, naîtra un heureux conflit qui, poussant le couple au divorce, libérera Kazu de cette union dans laquelle elle “pensait y avoir découvert sa propre tombe”. A la fin de L’Ecole de la chair, Taeko chasse Senkitchi de son domicile.

Le mensonge permet à Mishima de fustiger ses contemporains. Dans Les Amours interdites, il met en scène une troupe de personnages caricaturaux qui sont autant de manipulateurs et de trompeurs. Mishima tisse ici un formidable et cruel réseau dans lequel chacun chercher à duper et à profiter de l’autre. Tout commence par le fait que Shunsuke incite Yûichi à épouser Yasuko. Au travers de ce bel étudiant homosexuel, l’écrivain entend manipuler la jeune fille dont il est amoureux. Il veut la faire souffrir pour se venger de toutes les femmes… Mais, c’est sans compter sur les Kaburagi, un couple de bourgeois excentriques qui se prend d’abord d’affection pour Yûichi. Très vite, Madame Kaburagi tombe amoureuse du jeune homme et tient les rênes d’un plan machiavélique qui, à terme lui assurera, croit-elle, l’amour de Yûichi. Entre temps, son époux découvre son homosexualité, et sa passion pour Yûichi réduit en cendres les sombres desseins de sa femme. Dès lors, les frontières deviennent floues ; plus aucune barrière ne sépare l’homme de la femme, l’homosexuel de l’hétérosexuel, tous se jouent de leur entourage pour satisfaire quelque égoïste assouvissement. Finalement, Shunsuke décide de mettre fin à ses jours, léguant ainsi une considérable fortune à Yûichi, le grand gagnant de cette terrible machination. Cette trame ressemble étrangement à celle dessinée par Tanizaki en 1928 dans son roman Svastika (“Manji”). Tanizaki y décrit une relation amoureuse quadrangulaire que symbolise la rotative croix hindoue. Dans ce roman, aux allures de confession féminine, Sonoko, mariée à Mister Husband, aime la jolie Mitsuko dont est épris l’insipide conspirateur Watanuki. Au terme d’un complot avorté, c’est Mitsuko, qui tirera les ficelles et imposera sa domination sur Sonoko et son époux jusqu’au moment où le chantage de la servante Ume ne les plonge dans la plus terrible des tourmentes et qu’ils décident de se suicider tous les trois. Dans un dernier rebondissement, Tanizaki accorde la vie sauve à Sonoko qui nous livre là son histoire…

Le thème du voyeurisme participe aussi à la tromperie en ce sens que le voyeur trahi la confiance des autres. Pour beaucoup de personnages, le voyeurisme est une façon de vivre leur érotisme sordide et malsain à une période où les relations sexuelles sont devenues impossibles. Pour d’autres, comme Noboru, l’observation des corps nus de sa mère et du marin est vécue comme une révélation, un passage à la maturité. Dès lors, il y a un paradoxe ; l’activité, qui est hautement condamnable, s’attribue un but louable. Mais, dans tous les cas, cette déviance caractérise tous ces héros marginaux. Confession d'un masque excelle dans l’art du voyeurisme. Le narrateur, dans ses échappées insanes, laisse vagabonder son esprit libidineux en décrivant ses camarades. C’est une forme de sexualité passive pour un esprit adolescent cruellement tourmenté par sa différence.
Habitué à fréquenter le bar homosexuel “Brunswick”, Mishima le transpose dans Les Amours interdites en le rebaptisant “Redon”. L’écrivain contempteur dépeint, d’après sa directe observation, l’agitation qui semble animer depuis presque toujours ce genre d’endroit nocturne avec l’œil curieux d’un reporter :
"Tous les soirs, ce public se tournait vers la scène qu’était la rue vide de la nuit où devait se produire un jour un miracle. Cette atmosphère recueillie, qu’on aurait presque pu dire religieuse, de l’attente d’un miracle, de nos jours, c’est moins dans une église que dans la fumée des cigarettes d’un club homosexuel qu’on pouvait la savourer sous la forme la plus simple et la plus immédiate.”
Lorsque Yûichi n’accorde pas ses faveurs dans les clubs privés, il part à la “chasse” ; dans les toilettes des nombreux jardins publics de la jungle urbaine nippone, dans les parcs animaliers ou bien encore dans les obscures chambres des hôtels situés en fond de cour, comme autant de graveleuses images successives d’une oeuvre cinématographique pornographique.

Noboru ( Le Marin rejeté par la mer ) et Honda ( La Mer de la fertilité ) usent d’un périlleux stratagème dans leur audace visuelle. Pour Noboru, la commode de sa chambre fonctionne comme une porte qui ouvre sur un monde nouveau:
“Un grande commode avait été établie dans le mur qui le séparait de la chambre à coucher de sa mère. Il en enleva tous les tiroirs et, tout en éparpillant sur le sol le linge qu’ils contenaient, il remarqua un rayon de lumière filtrant dans l’un des compartiments de la commode privés de leur tiroirs. Il avança la tête dans l’espace vide et découvrit d’où venait ce rayon. C’était la forte lumière d’un soleil matinal du début de l’été que renvoyait la mer dans la chambre à coucher de sa mère absente. En se pliant, il introduisit son corps dans la commode. Même un adulte en se couchant aurait pu y pénétrer aisément jusqu’au ventre. Jetant un oeil dans la chambre de sa mère à travers le trou, Noboru eut la sensation de quelque chose de nouveau et de frais.” C’est grâce à ce meuble que le jeune adolescent découvre “l’ordre universel enfin établi”. A contrario, lorsque Mizoguchi est témoin de la débauche de sa mère, l’enfant sent s’établir un “monde de cauchemar”.
Le cas de Honda paraît curieux. L’ami et le confident de Kiyoaki se métamorphose au fur et à mesure que coule La Mer de la fertilité en voyeur pervers. La vieillesse lui inflige un terrible traitement: l’impuissance. Aussi, son érotisme ne parvient à trouver son assouvissement qu’au moyen de ces observations :
“Honda ôta une dizaine d’ouvrages occidentaux de l’étagère, libérant l’ouverture de l’œilleton. Le nombre de livres et leur titre ne changeait jamais. (…) Palper ces volumes solennels et imposants, leur poids, l’ordre précis où ils se trouvaient, c’étaient formalités indispensables à son plaisir. Il n’était pas de cérémonie plus importante que d’ôter avec révérence cette muraille de concepts et de transformer le plaisir saumâtre qu’il aurait eu à les lire, en sa misérable démence. Avec soin, sans faire de bruit, il posa chaque volume sur le parquet.(…)
Il arriva au bout impeccablement, puis il appliqua son oeil contre la petite ouverture sans se cogner la tête. Ce savoir-faire délicat avait, lui aussi, une grande importance.”
Ce ridicule rituel, respecté dans Le Temple de l’aube, qui accuse la misère sexuelle d’un Honda devenu sénile, se transforme, dans L’Ange en décomposition, en sordide affaire publique où Honda est appréhendé par la police :
“Allongée sous les chants d’insectes, la femme se souleva et enlaça le cou de l’homme. Celui-ci, qui portait un béret noir, avait plongé sa main par-dessous la jupe. Elle tapotait des doigts avec énergie les plis de sa chemise à lui. Elle s’enroulait à sa poitrine, comme un escalier en spirale. Haletante, elle souleva la tête pour l’embrasser, comme avalant un remède.
Tandis qu’il les observait fixement, si intensément que ses yeux lui faisaient mal, Honda se sentit envahi du désir, comme les premiers rayons du soleil matinal, surgi des profondeurs où régnait le vide.
L’homme porta la main à sa poche arrière. L’idée qu’en plein milieu de son désir, il craignait qu’on le vole, glaça soudain le désir de Honda lui-même. L’instant d’après, il ne pouvait en croire ses yeux."
Les Belles Endormies de Yasunari Kawabata est un roman qui met en scène un vieil homme prénommé Eguchi. A soixante-sept ans, il se rend régulièrement dans une bien étrange auberge dans laquelle l’hôtesse d’accueil propose de louer les grâces d’une jeune demoiselle qui, curieusement, repose déjà du plus profond des sommeils. Ces nuits passées à contempler ces belles endormies lui permettent de revivre des voluptés passées. Dans ce récit, Kawabata mêle le rêve et la réalité comme s’il tenait à inviter le lecteur dans la couche de ces mystérieuses créatures, filles de Morphée. “Il y a des clients qui disent qu’ils ont fait de beaux rêves pendant qu’ils dormaient. Et d’autres que ça leur a rappelé le temps de leur jeunesse” affirme l’hôtesse. Dans un style érotique épuré, l’écrivain décrit chacune de ces femmes au travers du regard extasié d’Eguchi qui se perd dans les méandres de ses souvenirs.
Lors de ses sorties nocturnes, Yûichi est témoin des amours exhibitionnistes que partagent des couples formés de façon impromptue:
“Yûichi s’échappa des toilettes par une sortie dérobée et trouva refuge dans le parc, derrière un taillis. Il aperçut alors devant lui, çà et là, sur une allée la pointe rouge de cigarettes qui brillaient.
Les couples d’amoureux qui, dans la journée ou au crépuscule, se promènent enlacés dans ces allées, ne se douteraient jamais que ces mêmes allées servent, quelques heures plus tard, à un tout autre usage. En quelque sorte, le parc change de visage. La moitié de cette face, cachée pendant le jour, apparaît alors dans toute sa monstruosité. Comme l’acte final d’un pièce de Shakespeare où le banquet des hommes est livré aux sorcières, le belvédère, où, dans la journée, les amoureux à la sortie du bureau bavardent assis innocemment mérite, à la nuit tombée, le nom de “Grand Théâtre” ; l’escalier de pierre un peu sombre que les écoliers, sortant en groupe, empruntent en clopinant pour ne pas être en retard, change de nom pour devenir “l’entrée en scène des hommes” ; la longue allée sous les arbres, au fond du parc, devient “le chemin des oeillades”. Autant de surnoms nocturnes."

L’exhibition semble tenir à cœur à Mishima qui, après avoir modeler son corps, n’hésite pas à s’offrir aux “flashes” des photographes. Et, le suicide de l’auteur, diffusé en exclusivité par les médias, n’était-il pas une forme d’exhibitionnisme? Deux mois avant sa mort, il pose une nouvelle fois pour le photographe Shiyonama dans une série de portraits macabres. Parmi les quelques poses que Mishima emprunte, un certain nombre le représentent en train de se donner la mort par éventration. Il est aussi la victime artistique d’un accident de la route. Henry Scott-Stokes se souvient qu’un jour Mishima lui confia que ces séances l’amusaient énormément.
Dernière mise à jour de cette page le 29/03/2006

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