Le Pessimisme dans la littérature japonaise
« Le Japon disparaîtra, il deviendra inorganique, vide et incolore tout en étant une grande puissance économique prospère et audacieuse perdue au fin fond de l’Orient. »
Mishima
Depuis la fin des années 1970, la littérature japonaise semble emprunter un chemin bien sombre. Certes, la perte des valeurs n’est pas un thème nouveau car déjà, à l’aube du même siècle, plusieurs auteurs ( bientôt rejoints par Tanizaki et Kawabata ) se désolaient de l’occidentalisation déferlant sur la péninsule asiatique.
Toutefois, de nouvelles « terreurs » viennent hanter les écrivains de la génération post-Mishima. Pour montrer comment ces nouveaux thèmes sont exprimés, nous prendrons pour appui le fameux « Bébés de la consigne automatique » de Murakami Ryû, long roman écrit en 1980.
« Les Bébés… » raconte les jeunes années de deux garçons, Kiku et Hashi - deux facettes d’une même personnage - retrouvés miraculeusement saufs dans une consigne de gare. Si Hashi rejette le monde par une fuite permanente dans les rêves, Kiku le repousse par une violence extrême. C’est à partir de cette double-figure que Murakami nous offre sa sombre vision du Japon encore prospère et puissant en ce début de nouvelle décennie.
Très vite, l’auteur impose une écriture hachée par le truchement de saynètes juxtaposées, à l’instar des séries ou des animations télévisuelles qui ornent le panorama audio-visuel nippon depuis les années 1960. Le récit est construit de la même manière qu’un mouvement de caméra. D’ailleurs, un chapitre est consacré aux retrouvailles filmées de Kiku et de sa génitrice – chapitre qui exulte dans la sacrifice de la femme protégeant ( mais un peu tard ) la vie de son fils menacé par une arme à feu.
S’ensuivent d’autres thèmes, certains quasi futuristes comme la représentation d’un homme machine (image de l’aliénation, de la trépanation et de la lobotomie) au crâne en métal ; d’autres d’actualité comme la « fabrique » d’une pop-idol à la mode (Hashi) ; les derniers visionnaires lorsque Murakami décrit – des années avant – les attentats de métro qui ont dévasté les souterrains tokyoïtes. Tout ceci culmine avec, au chapitre 25, la présence d’une atmosphère chaotique et apocalyptique et se rachète avec, au chapitre dernier, le retour rédempteur d’Hashi sur l’île de son enfance, chez son père adoptif.
Et, par là même, d’autres thèmes aussi noirs ou extrêmes apparaissent dans les récits japonais. La majorité des romans de Murakami Ryû sont pessimistes et violents : « Miso Soup » raconte les pérégrinations nocturnes d’un serial killer américain dans les rues de Tokyo ; « Bleu presque transparent » et « La Guerre commence au-delà de la mer » dépeignent une jeunesse désenchantée, corrompue et mourante…
Certes, fleurissent des écrits moins sombres. Murakami propose sa propre alternative : « 1969 » est un récit de jeunesse (les années lycées, les années fac) et « Kyoko » narre le long voyage trans-étatsunien d’une jeune danseuse venue aux USA saluer son ancien professeur de danse qui se meurt du SIDA.
De son côté, Yoshimoto Banana propose des romans paradoxaux, à la fois triste et gais, dont la fin nous laisse un goût d’incomplétude, une envie d’en connaître davantage. Murakami Haruki plonge ses héros dans des aventures souvent surréalistes mais toujours dominées par l’onirisme et la promesse d’un lendemain heureux. Matsuura Rieko fait de ses héroïnes de fières représentantes de leurs désirs (et parfois dérives) sexuels. Plus récemment, Hirano Keiichirô s’inspire de légendes nippones ou occidentales pour nous plonger dans des récits anciens et utopiques…
En rupture définitive avec les générations d’avant 1970, les auteurs contemporains proposent un nouveau profil de la littérature japonaise, dominée par la violence, le rêve mais aussi, une fois comme de coutume, un érotisme exacerbé.
Dernière mise à jour de cette page le 25/05/2006