Tristesse et soumission; une nouvelle

Tristesse et soumission

A Tone,




L’été déclinait. Pour la dernière fois de la saison, Martin souhaitait organiser une réception. A cette occasion, il disposait librement de la grande demeure familiale, au bord de la mer. Déjà, ses parents avaient regagné Paris. Seul depuis quelques jours, délaissé par sa famille et par la bonne société estivale du bord de mer, il avait joyeusement convié Camille à le rejoindre. En vérité, il fallut à Martin user de patience et de force persuasion pour que son ami acceptât, en ces veilles de rentrée scolaire, de laisser à l’abandon les étagères de sa librairie. Camille avait pour habitude de décliner chacune des invitations de Martin, surtout lorsque celles-ci lui parvenaient de façon impromptue. Il ne parvenait jamais à se détendre dans le cadre des fêtes organisées par Martin où se mêlaient de nombreux jeunes gens dépourvus d’intérêt : chaque fois, il y trouvait les mêmes caractères ainsi que les mêmes vanités ; d’un côté, des élans adolescents formaient d’étonnantes amitiés, d’un autre côté, d’analogues passions imbéciles formaient d’inexplicables hostilités. Le plus souvent, les convives de Martin comptaient parmi ses camarades d’université auxquels, au fil des années, il s’était attaché sans vraiment apprendre à les connaître. Et, comme le jeune homme avait successivement accumulé nombre d’inscriptions en première année avant que de finalement trouver sa voie en reprenant les affaires de son père, dès la rentrée prochaine, après la session des examens de septembre, l’on retrouvait, dans ses réceptions estivales, une multitude de portraits aussi divers que le nombre d’espèces animales lors d’une foire agricole. Camille, en revanche, avait calmement, mais sûrement, mené sa barque sans jamais connaître le surmenage, mais, avec habileté, il avait terminé ses études avec des résultats satisfaisants. Aussi, au milieu de ce marché aux fatuités et de ce vacarme aux superfluités, il s’ennuyait toujours. Néanmoins, jamais il n’avait avoué la véhémence de ses sentiments à Martin. Il aimait trop son ami pour lui faire autant de peine. En outre, Camille avait connu un été bien trop calme et, finalement, sans le reconnaître, l’invitation de Martin lui réchauffait le cœur.
Camille arriva à la demeure des Villette avec une journée de retard. Martin, l’esprit tourmenté par les préparatifs de la redoute, ne lui en tint pas rigueur. Il l’accueillit chaleureusement, comme de coutume. Pour son court séjour, Martin lui avait réservé la plus belle chambre de la maison. Située au second étage, dominant la propriété, surplombant la ville jusqu’à l’orée des bois, au nord, la chambre bleue offrait une vue splendide sur l’océan. Le mobilier, très simple, contrastait de façon saisissante, presque étourdissante, avec la profondeur infinie de la pièce qui, se trouvant enténébrée en quelque recoin à toute heure de la journée, semblait se poursuivre dans le bleu de l’océan, bien au-delà de la fenêtre. Comme remisés négligemment, un lit, un lourd fauteuil couvert d’une pièce de velours sombre ainsi qu’un haut paravent japonais se tenaient, placés sans goût ni commodité, au hasard du parquet. A la fenêtre, pendait un long rideau transparent, aussi fin que la soie, aussi souple que le vent, qui donnait l’impression de copier le mouvement des vagues. A certaines heures de la journée, de l’autre côté des ombres de la chambre, lorsque le soleil dardait ses rayons sous un angle favorable, la mer se reflétait dans le vaste miroir, au-dessus du lit, sur le plafond, comme un large aplat de peinture. Mais, plus sûrement, c’est durant les chaudes nuits d’été que la chambre bleue dévoilait ses mille et une merveilles : à chaque nouvelle visite de Camille, des sensations extrêmes imprégnaient son âme, cognaient ses yeux dans une ivresse d’images, un tourbillon de tableaux.
Fatigué du voyage, usé par l’inconfort du train, Camille se jeta sur le lit. Peu à peu inconscient, il sentit que son visage le quittait pour rejoindre l’espace étendu du miroir. Camille n’était pas d’une grande beauté et, si à première vue sa froide mine charmait sur-le-champ, un examen plus attentif de ses traits dévoilait plus d’un défaut même si, par bonheur, la nature bienveillante lui avait offert la faculté d’apparaître, aux yeux de tous, plus jeune qu’il ne l’était. Néanmoins, ses courts cheveux noirs, pointillés ici et là de taches blanches, accusaient une calvitie précoce et ses yeux d’un marron quelconque qui convenaient à son teint de bistre ne révélaient aucun aspect de sa personnalité car, ce qui trahissait davantage son esprit, était la façon dont, la veille au soir, il avait arrangé sa pilosité faciale. Aussi, essayait-il de conserver un air juvénile entre virilité et féminité, entre douceur et agressivité qui seyait, de manière banale, à son visage sans expression.
Quand Camille, brusquement tiré de son sommeil par quelque étrange ombre, ouvrit les yeux, son regard affolé plongea à travers la fenêtre. Les pupilles humides, il ne parvenait pas encore à distinguer la réalité. Le soleil achevait sa course : au loin, des taches roses et orangées couvraient le ciel comme une nuée d’oiseaux, dans la chambre, le rideau balayé par le vent marin tentait de lui étreindre le cou. Perdu au milieu des vagues agitées du sommeil, Camille cherchait un signe, une lueur qui pouvait le guider vers la plage. Il entendit bientôt la sourde voix de Martin, qui résonnait tel en écho, au centre du jardin. Martin menait avec allégresse les derniers préparatifs pour la réception avec la ferveur passionnée d’un Sybarite. Camille sourit. Il gardait enfoui, à chacune de ses retrouvailles avec son cher ami, le souvenir lointain de leur première rencontre. Dans ses instants immobiles, il lui revenait à l’esprit les sombres moments où, dans les couloirs de l’université, son cœur était retenu captif du regard de Martin. Pour Camille qui avait quitté la faculté depuis déjà deux années, le temps s’écoulait avec violence. A ses yeux, Martin, toujours étudiant, ne vieillissait pas. Le temps, par bonheur, avait apaisé la passion de Camille et, depuis longtemps déjà, un sentiment de tendre et de franche amitié unissait les deux garçons.
En cette heure tiède du début de soirée, Martin s’activait, religieusement guidé par les douces harmonies du soir. Au milieu du jardin, parmi les verts, les rouges et les feux des végétaux, on eut dit, depuis la lointaine fenêtre contre laquelle s’appuyait Camille, que Martin produisait les fleurs qui ornaient le jardin et les fruits qui garnissaient les arbres. Camille entendait d’aussi loin les mots que la bouche de Martin lui dessinait et, bientôt, la voix de son ami anima en lui une douce fumée qui finit de l’éveiller complètement. Le vent s’était tu.


***

Le soleil disparaissait lentement derrière la ligne d’horizon tracée par l’océan. Camille terminait de se préparer lorsque Martin frappa à la porte. Sans attendre de réponse, il entra dans la chambre. Les deux amis échangèrent un sourire et, en sourdine, les lèvres de Martin effleurèrent le cou de Camille.
-Je suis heureux que tu aies pu venir.
Puis leurs lèvres se touchèrent, leurs doigts se mêlèrent.
Au loin, comme étrangers au moment, l’on entendait, mêlés dans une confusion de cris et de poussière, les vrombissements terribles des moteurs des premières autos qui pénétraient dans le vaste parc de la demeure. Aussi, alarmé, Martin s’arracha de Camille et s’en fut accueillir les visiteurs.
Camille resta quelques instants immobile devant la fenêtre. Auparavant, il prit soin de pousser le paravent japonais devant le rideau. Puis, il se glissa, se frottant au rideau, derrière le paravent verni. Un vent doux et silencieux caressait son visage. Quelques rares nuages tardifs dansaient autour du premier éclat de lune qui donnaient, ensemble, l’impression de célébrer un mystérieux sabbat. Puis, ce furent les étoiles, d’habitude si timides en été, qui jaillirent de l’océan pour couturer la toile céleste. A cet instant, et pour le reste de la nuit, le ciel et la mer s’enlaçaient, se confondaient dans le lointain. L’horizon avait disparu : tout restait calme, le cœur de Camille baignait dans une rade sereine et limpide. L’espace de quelques secondes, il souhaita ne pas quitter le rebord de la fenêtre pour le restant de la nuit. Il alluma une cigarette et expulsa la première fumée vers les étoiles.
Les premiers invités, menés prestement par les éclats de voix de Martin, envahirent rapidement le jardin. Camille, du haut de la fenêtre, jeta un œil attentif à la décoration : sous le kiosque, Martin avait disposé un matériel sonore informatique très sophistiqué. L’orchestre de ce soir jouait, dès les premières notes, les mélodies à la mode. Cà et là, disposés selon une logique propre à Martin, de gigantesques flambeaux, communs à ceux utilisés dans les antiques rites païens, illuminaient jardin et invités. Enfin, déjà agglutinés autour de la grande table recouverte de toile mordorée, des convives impatients partageaient quelques coupes. Camille sentit alors la lassitude l’envahir. Aussi, il gagna lentement le jardin, entraîné au bas des escaliers par une seconde horde d’invités agités. Martin l’attendait. Durant de longues minutes, Camille dut se sacrifier au rituel des présentations. Guidé par Martin, il paradait de groupe en groupe afin de donner la meilleure impression possible car, à cause de son instinct de solitaire, il savait, d’ordinaire, paraître désagréable aux yeux des autres invités. Vaincu par l’enjouement de Martin, il s’abandonna à la légèreté de la circonstance et s’efforça, au gré des rencontres, presque malgré lui, de montrer une mine joyeuse et aimable. Bien sûr, il ne sut retenir le prénom de personne. Il n’accorda pas davantage d’importance à la jactance des convives. Il espérait, en secret, en terminer bien vite avec ce protocole en cherchant d’un regard désespéré une personne sur laquelle il pourrait compter pour que la soirée passât rapidement. Une jeune femme lui fut présentée qui lui sembla une bonne âme : durant une heure, après moult anecdotes ennuyeuses, la conversation parvit à le détendre. Enfin, il semblait à l’aise. Devant la maison, de nouvelles voitures annonçaient, espérait-il, l’arrivée des derniers invités. Dans le jardin, planté çà et là comme des herbes folles, une cinquantaine de personnes donnaient à voir le tableau apaisant d’une réception réussie.
Paresseusement, grisé par les quelques verres qu’il avait bu depuis le début de la soirée, Camille se laissa conduire par la jeune femme à travers les allées du jardin. A plusieurs reprises, il lui sembla pénétrer dans le même bosquet, emprunter les mêmes chemins, et contempler les mêmes talus. Parfois, au détour d’une allée, inquiétée par un flambeau, son attention se portait languissamment sur la gamme des verts, des émeraudes et des olivines qui étincelaient et, parmi eux, les gerbes fleuries endormies qui flamboyaient dans une luxuriance de taches fauves. Dans cette partie éloignée du parc, seule la musique du kiosque atteignait les promeneurs. La jeune femme, longue et brune au milieu des ténèbres, prenait un réel plaisir à cette balade : Camille pensait qu’elle non plus n’aimait pas les réceptions estivales de Martin. D’ailleurs, elle était venue seule et était vêtue simplement. Elle habitait la ville tout au long de l’année. Elle préférait le spectacle de l’hiver sur l’océan déchaîné. Son nouveau petit ami, dont elle avait fait connaissance le mois passé au bord de la plage, devait passer durant la soirée. Elle confia à Camille mille autres détails qui, petit à petit, tandis qu’ils s’enfonçaient tous deux dans le bosquet, l’assoupissaient. Ce fut au sortir du bosquet que Camille, frappé par une fatigue soudaine, quitta la jeune femme. Puis, il rejoignit Martin pendant quelques minutes. Ce dernier, très heureux de voir que la fête battait son plein, se réjouissait de retrouver Camille comme il semblait content à chaque fois que l’un de ses convives le complimentait au sujet de la redoute. Il accueillit Camille avec une nouvelle coupe, et fit la présentation des retardataires. Une foule de noctambules s’attroupa bientôt autour des deux garçons. Martin avait du succès. Certains invités étaient revenus de Paris spécialement pour cette fête alors qu’ils avaient quitté la ville maritime quelques jours auparavant. Il avait été la coqueluche de cet été. On avait pu le voir partout et avec tout le monde. Et il n’arrêtait pas de se féliciter intérieurement de ce que cette soirée marquait l’apothéose d’une saison et d’une société sur lesquelles il avait régné durant deux mois, loin de Camille.
Camille, un peu contrarié par le détachement que Martin montrait à son endroit, quitta l’assemblée. Il monta au second étage afin de recueillir, en cette nuit claire et dégagée, toutes les merveilles cachées que recelait la chambre bleue. Assis sur le rebord de la fenêtre, il alluma une cigarette et porta un verre à ses lèvres. En quittant le jardin, il avait emporté une bouteille. Il se sentait si seul. Un peu enivré. Il leva les yeux au ciel et contempla les étoiles quelques instants. Il se rappela la légende japonaise des étoiles amoureuses séparées qui s’unissent une fois par an, au milieu du mois de juillet, lorsque la nuit est la plus courte et que la vigilance des autres étoiles est relâchée.
En bas, la jeune fille brune tenait la main de son compagnon qui venait d’arriver. En haut, Camille ne percevait que la musique et quelques éclats de voix qui résonnaient - aiguës - comme un fragile cristal qui heurte le sol. Négligemment, tiré de ses songeries par quelques piaillements, il fit tomber les cendres de sa cigarette dans le jardin. Il jeta un œil dans l’espoir d’avoir causé un léger incident. Mais en bas, il ne vit que le compagnon de la longue fille brune. C’était un asiatique. Il se tenait entre deux flambeaux, sous un rayon de lune. Il portait un costume noir très élégant orné de fines rayures rouges verticales. Il ne semblait pas très grand. Néanmoins, ses vêtements choisis avec goût, sa complexion sportive et sculpturale ainsi que son maintien viril dominait le jardin. Sa peau avait l’éclat doré de la topaze et la pureté fraîche et lisse d’un bouton de rose.
Et la courbe de ses yeux traçait -cruelle- un arc aussi précis que l’arme d’un chasseur antique. Dans ses larges pupilles noires crépitaient les flambeaux. Dans ses épais et sévères sourcils menaçait la froide dureté d’une idole que l’on craint.
Et la courbe de ses lèvres dessinait un buisson. Parfois, un souffle de vent, une respiration, laissaient apparaître l’éclat d’un lys marmoréen et l’épais tapis humide d’une langue sucrée comme un fruit d’été.
Et la courbe de son torse peignait une nuit profonde, une forêt sans fin. Taillées dans une roche, ciselées dans un bronze, saillaient des rondeurs dures comme autant de rochers sur un récif aiguisé et tranchant.
Camille sentit poindre en lui un désir analogue aux passions qu’il avait ressenties à la première lecture de certains romans japonais à l’époque où il était étudiant en deuxième année. Ce jeune homme, il le désirait à l’instant. Seul, isolé de tous, il lui appartenait déjà car Camille partageait cette solitude. Deux étoiles perdues un soir d’été. Camille quitta la fenêtre et alla s’étendre sur le lit. Un rayon de lune, réfléchi par le miroir, lui caressait le visage, et, au-delà de ce rayon, c’est l’image du jeune asiatique qui le frôlait. Alors, il s’abandonna à de nouvelles rêveries, sous la surveillance bienfaisante de la lune.
On frappa à la porte. Martin entra.
-Tu vas bien ?
-C’est une soirée très réussie. Malheureusement, je crois que j’ai un peu trop bu, le rassura Camille. J’ai passé un moment très agréable en compagnie de cette jeune fille brune que tu m’as présentée.
-Oui, son petit ami vient d’arriver… Tu redescends vite, j’espère.
-Ne t’inquiète pas.
Mais Camille ne souhaitait pas redescendre dans le jardin. Il ne voulait pas retrouver les invités. Il ne voulait pas parader encore une fois en compagnie de son ami. D’ailleurs, il lui en voulait un peu de ne pas lui avoir accordé plus d’attention depuis son arrivée. En temps normal, Camille ne se serait pas fâché. Mais, l’image du bel asiatique l’occupait trop pour qu’il accordât sa clémence à l’égard de son ami capricieux.


***

Les minutes passèrent. La bouteille que Camille avait apportée avec lui était vide. Déjà, quelques invités quittaient les lieux. Sous le kiosque, la musique se faisait plus faible et plus calme. Les rires joyeux et exaltés avaient laissé la place à des tonalités plus sereines et secrètes. Seule la toile de fond était restée identique : la lune présidait l’assemblée nocturne.
Dans la chambre bleue, les ombres engageaient une lutte sans merci contre les rayons de la lune courageusement épaulés par les reflets du miroir et les motifs laqués du paravent. Comme dans un spectacle d’ombres chinoises, Camille se trouvait au milieu de formes enchanteresses. A l’occasion, le passage d’un nuage devant l’astre de la nuit offrait une nouvelle couleur à la palette des ténèbres. Durant ce court instant, les ombres menaient le combat. Le noir et le marine semblaient venir du bel océan pour engloutir la chambre bleue dans son entièreté. Guidé par la lune tel le marin guidé par le phare, Camille se précipita de nouveau vers le rebord de la fenêtre, habilement caché par le paravent.
De nouveau, l’on frappa à la porte. Camille porta son regard dans le jardin. Des groupes épars et indistincts, comme des massifs de fleurs colorées, se livraient aux joies de la conversation. Un second coup à la porte surprit Camille car, d’habitude, Martin n’attendait même pas que son ami lui répondît. Camille alluma une cigarette. La porte s’ouvrit lentement. Un coup de vent fit frémir le rideau qui s’abattit sur le paravent.
Camille entendit que l’on s’allongeait sur le lit. A travers une embrasure du paravent, il parvint à glisser à œil. Il aperçut la longue fille brune et le jeune asiatique. Déjà dévêtue, la jeune fille se tenait face à Camille, mais son corps et son visage restaient cachés par son amant. Seuls les ongles vernis d’un rouge sang étaient visibles. Très vite, elle déshabilla le garçon dans un enchaînement de baisers et de respirations accélérées. Le garçon allongea la jeune femme. Sur le miroir, se jouait une seconde version de la scène. Le corps de bronze de l’Asiatique s’harmoniait merveilleusement avec les ténèbres de la chambre bleue. A son tour, il s’allongea sur le dos. L’abondante chevelure de sa partenaire lui couvrait son propre visage. Elle s’activait : sa langue parcourait une plaine luxuriante, un océan de noirceurs que surplombait -majestueux- le phare que, plus tôt dans la journée, alors qu’il sortait d’un sommeil tourmenté, Camille avait espéré en vain avant que de se trouver sauvé par la voix de son ami Martin. Sur le miroir, se reflétait la face de l’Asiatique. Camille goûtait de plus près la courbe de ses yeux, la courbe de ses lèvres, la courbe de son torse. Et le râle amoureux se fit plus fort, plus intense comme la vague qui cogne le récif par tempête. Et le regard du jeune homme se durcit, comme se durcit la pierre volcanique peu de temps après l’éruption violente d’un volcan. Et les muscles bandés se contractèrent : les rondeurs callipyges de l’Asiatique se soulevèrent dans un déchaînement de torsions et de plaisirs mâtinés, les bras solides dégagèrent d’un mouvement maîtrisé la femme qui s’était offerte à eux, et la poitrine aux tétons bouillants et saillants dégoulinait de sueur sauvage. Et toujours, dans une autre partie du lit, ce rouge agressif qui jaillissait des ténèbres et qui messeyait aux couleurs de cette nuit, dans la chambre bleue.
Très vite, la longue fille brune passa sa robe. A l’aide du miroir, elle s’appliqua tant bien que mal à arranger sa coiffure. Elle se farda. D’un sourire ironique, le bel asiatique semblait commenter chacun de ses gestes. Cette soudaine cruauté réjouit Camille qui désirait avec ardeur bondir de derrière le paravent pour rejoindre le garçon. Puis, la fille prit une cigarette dans le paquet que Camille avait abandonné sur le gros fauteuil, quelque part dans l’obscurité. Le garçon tendit le bras vers la bouteille qu’il trouva vide.
-Dommage… il n’en reste plus rien.
-Je crois que cette chambre est occupée par l’un des amis de Martin. Essaie un peu d’arranger les draps, dit-elle irritée, les larmes aux yeux.
Mais l’Asiatique n’en fit rien. Il regarda la longue fille brune sortir de la chambre. Il sourit. Un rictus de satisfaction, comme un masque de tragédie, se grava sur son visage. Pour sûr, il n’aimait pas cette fille. Mais il avait passé un été agréable en sa compagnie. Il devait la remercier. Jamais Camille n’avait pu contempler la victoire de la virilité sur la féminité. Il n’avait eu, sur cette autre pratique des plaisirs érotiques, que les témoignages féminins de ses amies. Camille se sentit soudainement jaloux. Non que le corps de la fille à place du sien le rendît envieux mais, ce qui le faisait surtout souffrir, c’était l’air victorieux et supérieur qu’affichait le jeune Asiatique et que lui-même, en tant qu’homme, n’avait jamais porté dans ses expériences passées. A son tour, il aurait aimé sortir vainqueur d’une passion dont il aurait, égoïstement, bu la liqueur jusqu’à l’ivresse.
Camille sortit du paravent et se dirigea vers le lit, recueillir les ultimes délices opimes. Le jeune homme se dressa, alerté par le bruit des pas qui le gagnaient. Sa peau humide, sa chair encore raidie par le plaisir ainsi que son regard dur et froid faisaient de lui une statue taillée dans un marbre d’une absolue pureté. Camille goûta ce regard qui avait fait éclore en lui la fleur de ses désirs soudains et violents. Arrivé au pied du lit, Camille contempla le jeune homme ; il ressentait la cadence de sa respiration animale, le rythme saccadé de ses flancs endoloris qui battaient de concert avec son propre cœur. Puis, mû par une passion soudaine, Camille passa une main tremblante sur l’une des joues du garçon qui baissa les yeux. Un court instant, Camille s’abandonna au bonheur provoqué par cette douce victoire : ses yeux balayèrent le corps de son amant ; le dos courbé ruisselait d’une fine pluie d’or qui disparaissait en un point sombre, bien en dessous de l’abdomen. Devant, c’était une épaisse toison drue et bleutée qui trahissait une âpre et fraîche souillure blanchâtre. Camille ne put demeurer insensible plus longtemps. Il se mit à genoux devant tant de beauté. « Je m’appelle T***» . Le jeune asiatique releva le visage, ragaillardi, comme soudainement honteux de la faiblesse qu’il n’avait su maîtriser. Et les regards se croisèrent ; d’un côté, triomphaient orgueil et supériorité ; de l’autre, nimbées des larmes, se dessinaient, dans un flou lointain, peine et soumission.

Hiver 2004.
Dernière mise à jour de cette page le 04/03/2006

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